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GRANDS MOMENTS DE SOLITUDE 85

Muriel

  Devenir héros de roman n’est pas du goût de tout le monde. Lorsque parut mon premier livre, « Et Rose elle a vécu », je m’empressai de l’envoyer aux copines de classe dont j’avais conservé l’adresse, puisque j’y évoquais notre passé commun. Partant du principe qu’il y a plus d’un âne au moulin qui s’appelle Martin, j’avais naïvement mis leurs vrais prénoms. La plupart d’entre elles, devenues entre-temps des femmes mûres, me remercièrent vivement. Cette lecture, m’assurèrent-elles, avait, durant quelques heures, ranimé leur adolescence, et un p’tit coup de jeunesse est toujours bon à prendre. Seule note discordante dans cet aimable concert : Muriel. C’était d’autant plus surprenant que je lui avais donné un rôle flatteur, vu qu’entre treize et seize ans, elle était mon idole. Je la trouvais belle, intelligente, bien sapée, gentille — bref, je la parais de toutes les qualités, et les pages la concernant reflétaient fidèlement cette admiration.

         «  Je trouve odieux, m’écrivit-elle, que mon image soit galvaudée par une écrivaillonne en mal d’inspiration. Tu me prêtes des paroles que je n’ai jamais dites et des sentiments que je n’ai jamais éprouvés. Si tu as besoin de personnages, invente-les mais ne pollue pas la mémoire des autres par tes soi-disant souvenirs bidons ! »

         Depuis, je prends toujours soin de changer les noms. Sauf ceux des amis sûrs, évidemment ! Et des morts — et encore...


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