Jardin secret
Une petite dernière sur le sujet avant de l’enterrer définitivement. Suite au scandale provoqué par l’œuvre « sulfureuse » (sic) de ma tante, maman me dit entre quatre-z-yeux :
— Jure-moi de ne jamais écrire de livres immoraux.
Comme elle semblait y tenir, je m’y engageai solennellement. D’autant que je ne courais pas grand risque : par « immoraux », elle entendait sans doute « style Bernadette ».
Je tins, en quelque sorte, parole. Jamais aucun de mes romans ne ressembla, de près ou de loin, à celui de mon auguste prédécesseuse. Même les plus anodins furent cent fois, mille fois pires...
Quand parurent mes premiers ouvrages pour adultes, je me fis un point d’honneur de les passer à mon père. En lui recommandant toutefois :
— Ne les montre pas à maman, elle n’apprécierait pas.
Il approuva gravement. Je venais, sans le savoir, de lui faire un magnifique cadeau. Lui qui n’avait jamais eu de secret pour sa femme fut tout émoustillé par notre complicité. Ça lui donna un peu l’impression de la tromper, mais pour la bonne cause. Il prit la décision de ne lire mes livres qu’aux toilettes, où il leur aménagea une petite cachette derrière la chasse d’eau. J’eus peu de commentaires sur leur contenu — apte, pourtant, à susciter sa saine indignation — et ses seules critiques concernèrent la syntaxe.
Au bout de quelques années, il me les rendit.
— S’il m’arrivait quelque chose, je ne voudrais pas que ta mère tombe dessus, m’expliqua-t-il.
Je repris donc les six volumes en sa possession, et, du coup, cessai d’être — en ce qui le concernait, du moins — un écrivain de chiotte.