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GRANDS MOMENTS DE SOLITUDE 59

Mata-Hari

   Bruxelles, 1964. Je fais des galipetttes avec mon relieur, vous vous souvenez ?  Comme il habite à cinq cents mètres de la maison, et a déjà eu des démêlées avec les flics pour détournement de mineures, j’ai intérêt à me méfier. Pas question que les voisins me voient entrer chez lui. Je n’ose imaginer la tête de mes parents, commerçant honorablement connus dans le quartier, s’ils avaient vent de ma conduite !

         Je mets donc au point un statagème digne de Mata-Hari.

         À cette époque, bien qu’âgée de dix-sept ans, j’en parais à peine douze. Petite, maigrichoune, les cheveux coupés à la garçonne, pas de seins, pas de hanches, vous voyez le genre ?  Pour passer inaperçue, il me suffit de me déguiser en femme. Dans un grand sac, j’embarque les accessoires de ma métamorphose : talons aiguilles, foulard, une pelote de ficelle en guise de chignon (c’est la mode des « tomates » sur le sommet du crâne, avec le foulard par-dessus), lunettes noires, rouge à lèvres, et du coton pour rembourrer mon soutien gorge.

         — Je vais à la bibliothèque, dis-je à ma mère.

         — Ne t’attarde pas, répond-elle.

         A mi-chemin entre nos deux maisons, il y a une cabine téléphonique aux vitres dépolies. Je m’y glisse et, en deux temps trois mouvements, change de look. Ainsi puis-je me rendre incognito chez mon amant (le joli mot !) et, au retour, faire la manœuvre inverse.

         Je suis convaincue d’être méconnaissable jusqu’au jour où je croise la boulangère qui me lance distraitement :

         — Bonjour, ma petite Anne. Comme tu as grandi !  

         Mince ! Mata-Hari est démasquée.


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