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GRANDS MOMENTS DE SOLITUDE 45

La folle maîtresse   

Ma mère était d’une nature soupçonneuse. Son puritanisme exacerbé lui faisait voir le mal partout. Elle le traquait donc avec pugnacité, surtout dans sa propre maison.

         À l’époque, je devais avoir neuf ans et mon frère Claude dix-huit. Éliane, une de ses copines qui préparait l’école normale, venait souvent étudier avec lui. Son assiduité tarabustait ma mère.

         — Il y a anguille sous roche, disait-elle à mon père. Cette fille est toujours fourrée dans la chambre de Claude. Un jour, tu verras, on s’en mordra les doigts !

         Papa, plus modéré, calmait le jeu, mais pas ses inquiétudes. Un jour que nous faisions la vaisselle ensemble, elle me demanda tout à trac :

         — Tu crois qu’Éliane est la maîtresse de ton frère ?

         La question était d’autant plus incongrue que, primo, ça ne lui ressemblait guère de mêler une gamine à des histoires de cul, et deuzio, j’ignorais la signification du mot « maîtresse » — dans le contexte, je veux dire. En revanche, je savais qu’Eliane voulait devenir intitutrice. Pourquoi ne se serait-elle pas exercée sur son copain ?

         — Oui, oui, j’en suis sûre, répondis-je avec aplomb. 

         — Comment le sais-tu ?

         — C’est elle qui me l’a dit !

         Maman ne fit qu’un bond jusqu’à la chambre de mon frère, pour virer in petto « la garce qui, non seulement dévergondait son fils, mais s’en vantait devant les enfants ».

         Claude a mis fort longtemps à me pardonner mon rôle, dans cette affaire. Il était convaincu que j’avais sciemment menti. Je n’ai compris pourquoi que bien des années plus tard !

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