La bourse ou la vie
En 1995, je fais le grand saut. C’est-à-dire que je laisse tomber mon boulot de journaliste pour me lancer à corps perdu dans l’écriture. Mais bon, même si je lutine mon clavier du matin au soir (quand ce n’est pas du soir au matin), question finances, ça craint un peu. Alors, je m’adresse au CNL pour « solliciter de sa haute bienveillance » une p’tite subvention qui mettra du beurre dans les épinards.
Chaque année, trois bourses sont attribuées à des écrivains : la bourse d’encouragement, pour les débutants, la bourse de création, pour les auteurs confirmés, et l’année sabatique. C’est la seconde qui m’intéresse : j’ai déjà publié quelques livres, l’écriture est ma seule source de revenus, et j’ai un enfant à charge. Le profil idéal, quoi.
Le dossier que j’envoie aux instances ad hoc contient toutes ces informations, documents à l’appui, et s’accompagne d’une lettre qui tirerait des larmes à un CRS. Pour une raison que j’ignore, ma candidature est écartée, mais on m’invite à réitérer ma demande à la session suivante, ce que je fais sans coup férir.
Re-refus. Alors, je prends le mors aux dents et je demande des explications. Elles me sont fournies par un courrier officiel précisant, en trois lignes, que les subventions sont accordées aux auteurs en raison des qualités littéraires de leur œuvre — et ces cinq derniers mots sont soulignés en rouge. Vlan ! prends ça dans les dents !