Le livre que je suis fière de ne pas avoir écrit
Eviter de parler de ce qu’on ne connaît pas est, à mes yeux, la règle d’or de la littérature jeunesse. Aussi, lorsqu’un de mes éditeurs me commanda un roman sur l’anorexie, m’empressai-je de refuser.
— Pourquoi ? s’étonna-t-il. Tu abordes souvent les grands problèmes de l’adolescence, non ?
— Oui, dans la mesure où ils me sont familiers, Mais je n’ai jamais été anorexique, mes enfants non plus, ni personne de mon entourage. Ce que je pourrais écrire là-dessus sonnerait forcément faux, et j’aurais toutes les chances de sortir des conneries.
— Bah, il suffit de te documenter : la presse et la télé ne parlent que de ça ; c’est le thème à la mode. Et l’édition jeunesse n’est pas en reste : tous nos concurrents l’ont abordé. Leurs bouquin se vendent comme de petits pains ; ce serait idiot de ne pas surfer sur la vague !
S’il y a bien un truc qui m’insupporte, c’est ce genre d’opportunisme, qui exploite cyniquement une véritable souffrance.
— Raison de plus ! explosai-je. Les lecteurs intéressés par ce sujet n’ont que l’embarras du choix. Un livre supplémentaire ne leur apporterait rien, surtout écrit sans conviction.
Je plantai donc là l’éditeur déçu qui fit appel, pour concrétiser son projet, à l’une de mes collègues, bien plus calée que moi en la matière. Dans les mois qui suivirent sortit un roman qui, si je me souviens bien, connut un beau succès de librairie avant d’être adapté en téléfilm. L’éditeur dut se féliciter de mon refus et, tel que je le connais, s’en attribuer le mérite.
Perso, je suis assez fière de ne pas avoir cédé. Même si, une fois encore, j’ai raté le coche.