Les joies de la gastronomie
A la même époque, avec les copines, nous avions créé un code linguistique. Entre autres gaudrioles, « Bouffer des escargots » signifiait « embrasser un garçon », et si on ajoutait « à l’ail », le message était clair : le Don Juan avait mauvaise haleine. Que de pauvres gamins, convaincus d’être irrésistibles, furent ainsi la risée de pécores surexcitées, pour avoir oublié de se brosser les dents !
L’impunité que nous conférait ce code secret nous donnait toutes les audaces, si bien qu’un beau jour, au début du cours de flamand, je lançai à Claire, ma meilleure amie :
— Alors ? Ta soirée d’hier s’est bien passée ?
— Super, répondit-elle. J’ai bouffé une tonne d’escargots.
— A l’ail ?
— Non, heureusement.
— Vous n’aimez pas les escargots à l’ail ? intervint Sœur Godelieve, qui causait volontiers avec ses élèves. Vous avez tort, c’est délicieux : moi, j’en raffole.
— On mange ce genre de truc dans les couvents ? m’étonnai-je, faussement candide, tandis que la classe se tordait de rire.
— Dans les grandes occasions, oui. Quand monseigneur l’évêque est venu inaugurer la chapelle, par exemple. C’est un fin gastronome, vous savez !
Cette remarque anodine mit fin à la conversation, nous épargnant de justesse des confidences salaces — ou que nous eussions interprétées comme telles. En revanche, les mœurs de Sœur Godelieve donnèrent lieu, désormais, à des plaisanteries d’un goût douteux qui firent les beaux jours de l’Institut Sainte Thérèse jusqu’à la fin de l’année scolaire.