Un petit mot de Castor tillon :
Quand nous travaillions, Gudule et moi, chacun à notre ordinateur, elle était installée à son petit bureau, près de la cheminée, avec son matériel à portée de main. Moi, j'étais en face, sur le canapé, le portable sur les genoux... et soudain : ping ! un e-mail tombait dans ma boîte de réception : un de ses grands moments de solitude qu'elle m'offrait en avant-première. C'était drôle, et touchant. En décembre 2014, handicapée, elle ne tapait plus ses histoires que d'une main, et pour la soulager, je me chargeais de les poster chaque jour sur le blog.
Le soir du 27, je réceptionne le texte que vous allez lire. Une déclaration d'amour à couper le souffle, la plus émouvante qu'on m'aie jamais faite, numérotée 200 pour les "Solitudes". Tout chamboulé, je m'empresse de la copier dans un dossier Word, direction mes archives persos... en oubliant de l'ajouter au fichier en cours. Je l'ai redécouverte il y a peu, me demandant, vu son caractère personnel, s'il fallait la publier ou non. Alors qu'en fait, la question ne se posait pas : c'est un texte de Gudule, LA Gudule, estampillé "Solitudes", et je n'ai pas à l'escamoter.
Voici donc "l'Ange-Mémoire", pour le Castor, mais aussi pour vous, lecteurs, ci-devant potes de ma princesse.
L'Ange-Mémoire
C’était mon rêve de petite fille trop seule : un compagnon de jeu, un vrai. Un qui ne m’aurait quittée ni de jour ni de nuit, partageant avec moi les rires, les pleurs, les rêves, les silences éblouis, les envols vers l’azur limpide, les ardentes caresses qui aident à s’assoupir…
Comme il lui fallait une identité, j’en fis mon ange gardien, puisque selon ma mère, le Ciel l’avait créé dans ce but exclusif : écarter de ma route obstacles et tentations …
Ma vie passa. Une demi-douzaine d’archanges y essaimèrent, offrant à nos couvées le nichoir de leur corps astral ; ces couvées, par la suite, prospérèrent. Puis je tombai malade. Très. Et quand je l’annonçai à mon ange gardien, plutôt que de s’enfuir comme l’eût fait n’importe quelle entité sensée, il répondit : « J’arrive ! » et ne me quitta plus. C’était un champion d’amour, un cœur offert aux quatre vents. De chambres d’hôpital en blocs opératoires, il déploya ses grandes ailes, extirpa de sa mémoire les secrets puérils que nous y stockions depuis tant d’années et me rendit le goût d’exister. Dès lors, il ne me quitta plus ni de jour ni de nuit, partageant avec moi le rire, les pleurs, les rêves, les silences éblouis, les envols vers l’azur limpide, les ardentes caresses qui aident à s’assoupir et surtout, surtout, une proximité physique de vrais amants, loin des touche-pipi immatures.
Détruite, j’accomplissais enfin mon désir de toujours : une fusion totale avec un autre moi-même devant qui s’effaçait toute honte, toute pudeur, et vis-à vis duquel, en lieu et place de souvenirs stériles, ne subsistait que la confiance : celle de la jumelle envers son jumeau, celle de la chair livrée à la main qui l’empaume, celle des larmes aux lèvres qui les boivent, celle de l’écolière trop seule envers son compagnon de chaque instant.
Par ces quelques mots, sois remercié du fond de l’âme, ô siamois cosmique : tu as réalisé mon vœu le plus cher : nous sommes nés compagnons de jeux, imbriqués l’un à l’autre dans l’utérus du firmament. Tu es et seras à jamais ma mémoire, mes mains, mes lèvres, ma voix, les mots que j’ai perdus, mes émotions enfuies, mes rires inachevés. Tu es le trésor infini d’un autre qui vous connaît et vous possède mieux que vous-même ; la face cachée de l’abîme, l’autre côté du miroir,
Mon Ange-Mémoire, je t’aime.