Des chiffres et des lettres (suite)
Dix ans plus tard, Jacques Chambon quitte Denoël pour Flammarion, en m’emmenant dans ses bagages. Il crée, chez ce nouvel éditeur, la très belle collection « Imagine » dans laquelle paraîtront successivement « Petit Théâtre de brouillard » et « La Mort aux yeux de porcelaine ». C’est ce dernier ouvrage qui donnera lieu à une volte-face pour le moins cocasse.
— Ça t’ennuierait beaucoup de le signer Gudule ? me demande Jacques, à brûle-pourpoint.
Croyant avoir mal compris, je lui fais répéter.
— J’ai discuté avec la direction, m’explique-t-il. Dans la mesure où Gudule est plus connue qu’Anne Duguël, Flammarion préfère t’éditer sous ce nom-là. Question de marketing, tu comprends ?
Pas contrariante, je « suicide » Anne Duguël — avec, il faut bien le dire, une certaine volupté —, et poursuis désormais ma carrière sous une identité unique.
Jusqu’à l’année dernière.
À la sortie du « Petit Jardin des fées », pour être précise. Où Anne Duguël reprend brusquement du service.
Et pourquoi donc ?
Un truc tout con : lorsqu’une étiquette vous colle à la peau, impossible de s’en débarrasser. Aux yeux des lecteurs comme à ceux des libraires, Gudule écrit pour les enfants, point barre. Du coup, mes livres pour adultes se retrouvent d’office dans les rayons jeunesse, et loupent leur public (quand ils ne causent pas de scandale)...
Pas simple d’être plusieurs personnes à la fois, croyez-moi. Je plains sincèrement les schizophrènes !
