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grands moments de solitude 175 (tome 2)

 

                             Sale gosse

 

         Mon relieur adorait Brassens — auquel il ressemblait physiquement, rappelez-vous* — et dont il se sentait proche par l’anticonformisme, l’anticléricalisme, et la Mauvaise Réputation.

Mais comme il était un peu dur d’oreille, il ne saisissait pas toujours toutes les paroles. Dans La fille à cent sous, par exemple (qu’il appréciait particulièrement), lorsque Brassens chantait :

         « Et ce brave sac d’os dont j’n’avais pas voulu, même pour une thune,

         M’est entré dans le cœur, et n’en sortirait plus

         Pour toute une fortu-une », il comprenait : « Et ce brave sale gosse, dont je n’avais pas voulu… » Du coup, vu son refus de ma grossesse précoce, il se sentait directement concerné.

         — Le grand Georges a composé ces vers exprès pour moi, assurait-il. Il avait dû deviner ce que j’éprouverais. Quelle prémonition fulgurante ! Ah, c’était un sacré visionnaire!

         Puis, tapotant mon ventre d’une main paternelle :

         — Sale gosse, va ! gloussait-il avec attendrissement.

         Je n’osais pas lui dire qu’ils étaient des millions, en France et en Belgique, à se reconnaître dans les paroles du moustachu. Individualiste comme il l’était, il n’eût guère apprécié l’amalgame. N’empêche que c’était le cas. Quel que soit le thème d’une chanson populaire, chaque auditeur y traque ses propres émotions, et c’est justement ce qui fait son succès. Même chez les sourds !

        

        

                                      * (voir chapitres 63 et 64 du présent recueil)

 

 

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