Creatura
Cette année-là, nous passions nos vacances sur l’île de Muisné, en Equateur. Un endroit paradisiaque — cocotiers, paillottes, sable fin, barques de pêcheurs —, avec un bémol, cependant : une foultitude de chiens errants, vivant en meute, se nourrissant de déchets de poisson, et hurlant chaque nuit à la lune.
Dès le lendemain de mon arrivée, que trouvai-je sur le pas de ma porte ? Je vous le donne en mille. Une chienne de race indéterminée, d’une saleté repoussante, maigre à faire peur et follement amicale. Coup de foudre instantané et réciproque. Je partage mon petit déjeuner avec elle, la nomme « Creatura » (en raison de son apparence), et nous devenons inséparables. Elle me suit partout, dort sur mon paillasson, et quand nous nous rendons sur le continent, elle nous attend couchée près de l’embarcadère.
— Il faut la ramener à Paris, dis-je à Sylvain, qui proteste avec véhémence.
Primo, nous avons déjà un chien, Freddy ; deuzio, une bête qui a toujours vécu en liberté ne s’habituera pas à l’appartement ; troizio, le véto, les vaccins, la place d’avion coûtent cher et question finances, nous sommes ric-rac. Sans compter une éventuelle quarantaine, en arrivant à Charles de Gaulle...
Force m’est d’admettre qu’il a raison. Sortir un animal de son milieu naturel, même avec les meilleures intentions du monde, est un acte foncièrement égoïste. Je n’aborde donc plus le sujet, me contentant de dorlotter Creatura qui, peu à peu, se remplume, retrouve un poil brillant, et me manifeste une reconnaissance éperdue.
Vient le moment des adieux. Je pleure toutes les larmes de mon corps en la laissant sur le quai de l’île, où elle aboie à fendre l’âme tandis que notre barque disparaît dans le lointain.
Quarante-huit heures plus tard, je pleure encore. Alors Sylvain craque.
— Bon, on va la chercher, décide-t-il.
Retour à Muisné en bus (une journée de voyage, depuis Quito). Pas de Creatura sur le port. Ni sur la plage. Ni devant notre ancienne paillotte. Très inquiète, je la cherche partout... et finis pas l’apercevoir, remuant la queue devant un touriste américain qui partage ses pop corn avec elle. Je l’appelle ; elle ne tourne même pas la tête. Je la caresse ; elle me regarde à peine. Notre histoire d’amour est bel et bien finie, elle s’est trouvé un nouveau maître...
L’un des pêcheurs, assistant à la chose, m’explique en riant :
— C’est une « putana ». Elle fait le même coup à tous les voyageurs, et ça dure depuis des années !
Je suis repartie, le cœur lourd, mais soulagée quand même. Ma chère Creatura méritait bien son nom !