La fabrique de gros cons
Vais-je oser ? Allez, j’ose. Nous sommes assez intimes, maintenant, pour que je vous avoue toutes mes turpitudes.
C’était au Thier-à-Liège. Je devais avoir sept ans maximum, et mon copain Jean-Aimé, dix. En vrai fils de paysans, il possédait une carabine à plombs avec laquelle il dégommait les petits oiseaux — chose qui m’horrifiait au dernier degré, cela va de soi.
Un matin, au réveil, je le trouve à l’affût dans le pré voisin. Sans se soucier de moi, il épaule, l’œil dans le viseur, le doigt sur la gâchette... Il va tirer... Sur quoi ? Un merle qui chante au sommet d’un arbre.
Ni une ni deux, je bondis vers lui, le bouscule ; la balle rate sa cible et l’oiseau s’envole. Manque de bol, un crétin de moineau se perche à sa place. Jean-Aimé ré-épaule, tout en me prévenant :
— Si tu bouges, je t’en retourne une.
Et moi, du tac au tac :
— Si tu jettes ton fusil, je baisse ma culotte.
— Et je pourrai toucher ?
— Juste un tout petit peu.
La proposition est trop alléchante pour qu’il la refuse. Je m’exécute donc, avec le sentiment d’agir pour la bonne cause.
Bien belle histoire, me direz-vous. Tout le monde y trouve son compte : Jean-Aimé, dont la curiosité est satisfaite, le moineau qui échappe à la mort, et moi qui découvre le pouvoir du sexe. Où est la « Solitude » ?
Je l’éprouve trois jours plus tard, lorsque Jean-Aimé me retourne une gifle « de la part de monsieur le curé », avant de m’expliquer :
— Quand je suis allé à confesse, il m’a dit : « Tue tous les oiseaux que tu veux, y a pas de problème, mais regarder le tutu des filles, ça, c’est très mal. Comme pénitence, tu donneras une paire de claques à ta complice pour lui apprendre les bonnes manières. »
Ainsi fabrique-t-on des gros cons, de toute pièce.