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GRANDS MOMENTS DE SOLITUDE 143

La leçon de piano

  À la mort de mon oncle Henri, grand musicien devant l’Eternel, sa veuve offrit à mes parents l’instrument favori du maître. Un Erard, s’il vous plaît. La Rolls des pianos à queue. Avec, cependant, une obligation : qu’il « revive » sous mes doigts, vu que j’étais la benjamine de la famille, et la seule susceptible d’apprendre à m’en servir.

         Maman s’engagea solennellement à faire de moi une virtuose. 

         Fidèle à ce devoir sacré, elle m’inscrivit, à sept ans, dans une école de solfège, et l’année suivante, aux cours privés de madame Paula. Tout ça, bien entendu, sans me demander mon avis.

         Or, non seulement cet exercice ne me procurait aucun plaisir, mais il me privait de mes jours de congé. Le jeudi après-midi, le samedi, le dimanche, au lieu de m’amuser avec mes copines, j’étais tenue de faire des gammes. Et comme j’y mettais de la mauvaise volonté, papa, promu garde chiourme, restait auprès de moi pour me rappeler à l’ordre dès que j’arrêtais de jouer.

         L’ai-je assez détesté, ce foutu piano ! Ma croix, ma galère, mon engin de torture... 

         Un jour, bien décidée à le mettre hors d’usage, j’entrai à pas de loup dans le salon où il trônait à la place d’honneur. Et d’un doigt sans pitié, je fis sauter les petits rectangles d’ivoire qui recouvraient les touches. Puis je m’éclipsai sur la pointe des pieds, le cœur en liesse.

         Je vous laisse imaginer la réaction de mes parents devant ce sacrilège — dont, contre toute vraisemblance, je niai farouchement être l’auteur. On vida ma tirelire pour payer (une partie de) la réparation, et désormais, en dehors des leçons, le couvercle du piano resta fermé à clé. 

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