Sœur Sourire et le diable
Dans les années soixante sévissait, chez les sœurs, une coutume que nous, élèves, aimions beaucoup : la retraite. Durant trois jours, les cours étaient remplacés par des prêches, des méditations et des chants religieux. Afin de nous « couper » de notre quotidien, ces moments d’intense spiritualité se déroulaient dans un couvent, à la campagne — car chacun sait que la nature élève l’âme vers le Seigneur.
L’année de mes seize ans, nous échouâmes chez les dominicaines de Waterloo.
La religieuse chargée de notre groupe était jeune, sympathique, avec de grosses lunettes et un petit côté « cheftaine ». Elle jouait de la guitare et, pendant les pauses ou les veillées, poussait la chansonnette. Comme ses rengaines étaient faciles à retenir, nous reprenions le refrain en chœur.
En rentrant à Bruxelles, toute la classe fredonnait « Dominique, nique, niques » dans le car. Deux ans plus tard, c’était un tube mondial.
Lors de mon séjour au Liban, j’eus la surprise de voir mes copains hurler de rire en l’écoutant. C’est à cette occasion que j’appris le sens du mot « niquer », issu de l’arabe et encore inconnu en Europe. La brave sœur Sourire avait, à son insu, composé une chanson triviale, digne de « Bali balo » ou de « La grosse bite à Dudule », et l’avait fait chanter à des milliers de fillettes avant qu’elle se propage sournoisement sur les ondes.
Qui oserait prétendre, après ça, que le diable n’existe pas ?