Transfuge
Fin 1990, chez Grasset Devant la machine à café, on parle de J.H., auteur qui monte.
— J’ai lu son premier manuscrit quand je bossais au Fleuve Noir, fanfaronnai-je. Le choc ! Son texte m’a tellement plu que, lorsqu’on s’est revus, je lui ai sauté au cou.
Tout le monde rigole puis retourne à ses occupations, sauf un jeune stagiaire, resté en retrait.
— J’ai écrit un roman, me dit-il en rougissant. Mais je n’ai jamais osé le montrer à personne. Vous ne voudriez pas y jeter un coup d’œil ?
Sans attendre ma réponse, il me tend une pile de feuillets.
— Ne vaudrait-il pas mieux vous adresser à vos collègues ? suggérai-je. Ce sont des professionnels de l’édition, ils seront plus à même que moi de vous aiguiller...
— Je préfèrerais d’abord avoir votre opinion, rétorque le stagiaire.
Et, avec un sourire craquant, il ajoute :
— J’espère que, moi aussi, vous me sauterez au cou !
De retour à la maison, je me plonge dans le manuscrit qui, au bout de quelques pages, me tombe des mains. L’histoire est incompréhensible, prétentieuse, truffée de fautes d’orthographe et d’erreurs de syntaxe. Un vrai pensum !Me voilà bien embêtée. Comment dire au pauvre gars que sa prose est à chier ? Et qui suis-je, moi, pour m’autoriser un pareil jugement ? Assassiner Mozart, c’est pas vraiment mon truc...
Mais bon, s’il tente de faire publier cette merde, il va en prendre plein la tronche. N’est-ce pas mon rôle d’aînée de lui éviter ça ?
Après moult tergiversations, je choisis la méthode la plus lâche – celle qu’utilisent les éditeurs, et contre laquelle je me suis élevée tant de fois. Je lui envoie une lettre expliquant, en substance, « qu’en dépit de ses indéniables qualités littéraires, son roman a besoin d’un sérieux retravail ». Et de peur qu’il me demande des éclaircissements, je ne remets plus les pieds chez Grasset pendant six mois.
Ainsi passe-t-on, sans le vouloir, dans le camp adverse.