Mange avec les rats
Suite au pénible incident qui précède, maman changea de méthode éducative. Elle m’envoya finir mon assiette à la cave. Sans lumière, bien sûr !
— Dès que tu auras terminé, tu pourras sortir, me dit-elle. Mais attention : si tu traînes trop, les rats affamés vont venir te grignoter les orteils. Ils raffolent de la chair humaine !
Elle referma la porte, et une peur affreuse m’envahit. Car devant moi, en bas des escaliers, il y avait le tas de charbon. Dans l’obscurité, la faible clarté du soupirail faisait luire les « boulets », et je croyais y discerner des dizaines d’yeux brillants. Épouvantée, j’avalai mon repas en deux temps trois mouvement. Mes parents applaudirent et, convaincus d’avoir enfin trouvé la solution, récidivèrent le lendemain.
Cependant, entre-temps, j’avais réfléchi. Si les rats avaient faim, pourquoi ne pas leur donner mon dîner ? Ce n’était, certes, pas de la chair humaine, mais peut-être se contenteraient-ils d’un steack coupé en petits morceaux ? Dominant ma peur, je descendis à tâtons et, m’approchant du tas de charbon, j’y versai le contenu de mon assiette avant de faire volte-face et de remonter dare-dare. Le lendemain, je m’enhardis même à appeler « petits ! petits ! » comme on le faisait au parc, en jetant du pain aux canards.
Mes parents n’y virent que du feu, jusqu’à ce que papa, en allant chercher de quoi allumer le poële, découvre les reliefs de mes repas. J’eus beau lui expliquer que je voulais juste « nourrir ces pauvres bêtes qui n’avaient rien à manger », je n’échappai pas à une méga-fessée. J’avais néanmoins acquis une certitude : la cuisine de ma mère était si mauvaise que même les rats n’en voulaient pas. Ce que je m’empressai de lui ressortir, à la première occasion !