Conversion
Pour Alain, qui, durant plus de trente ans, fut mon meilleur ami, la solidarité n’était pas un vain mot. Toute minorité opprimée, de quelque nature qu’elle soit — ethnique, sociale, politique, sexuelle…, titillait sa fibre empathique, au point que je l’ai longtemps soupçonné de n’être gay que par fraternité pure, en un temps où ces mœurs étaient encore taboues. Face au Ku-Klux-Klan, il eût été Noir, aux SS, résistant, aux collabos, Juif, à Israël, Palestinien, à l’oppression masculine, femme. Bref, cet être sensible, un peu excentrique et violemment humain, portait sur ses épaules toutes les misères du monde, et en redemandait.
Quand, au début du vingt-et-unième siècle, une islamophobie rampante commença à souiller la France, il décida de devenir musulman. Et comme il ne faisait jamais rien à moitié, il se rendit à la mosquée pour officialiser sa conversion.
La démarche fut houleuse. Deux heures plus tard, effondré sur mon canapé, il sanglotait devant un verre de whisky.
A mes questions pressantes, il n’eut qu’une seule réponse :
— Je me suis fait jeter par l’imam, tu te rends compte ?
— M’enfin, pourquoi ? Que lui as-tu dit?
— Tout ! Que je ne mangeais plus de porc, que je m’étais inscrit à l’école coranique, que je préparais mon pèlerinage à La Mecque, que je voulais m’appeler Malik el Shabazz, comme Malcolm X, que je faisais le Ramadhan…
— Et, euh… que tu étais homosexuel ?
— Bien sûr !
— Séropositif ?
— Evidemment !
— Alcoolique ?
— Je n’allais pas lui cacher ça, tout de même ! Quand on embrasse la Foi, il faut un minimum d’honnêteté.
Je n’ai pas ri, non. Ç’aurait été de mauvais goût. Certaines candeurs sont si touchantes qu’elles forcent le respect — sauf celui des religieux, semblerait-il.
Et on s’étonne que je sois athée ?