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grands moments de solitude 105 (tome 2)

                                                          Dardie

 

         Lorsque Nina avait sept ans, elle m’écrivait régulièrement. La teneur de ses lettres était toujours la même : «  Gudule, je t’aime, envoie-moi une Dardie princesse (ou danseuse, ou sirène, ou fée, ou drag queen …) ». Il s’agissait de Barbie, évidemment, mais Nina confondait les D avec les B, ce qui m’évita, durant des années, de donner au consternant  jouet le nom d’un bourreau nazi. Pour moi, ces affreuses pin-up de plastique, c’étaient juste des dardies, point barre.

         Incapable de résister à la craquante dyslexie de ma petite-fille, je lui achetais donc les pin-up en question , dont le coût prohibitif me foutait à chaque fois les boules.

         Imaginez, alors, quand je les retrouvais toutes démantibulées entre les pattes des chats, ou abandonnées au fond du jardin, couvertes de terre et d’excréments !  

         Un jour, exaspérée par cette gabegie, je propose à Nina et à sa sœur Barbara :

         — Si nous ramassions les morceaux de dardies qui traînent un peu partout ? Nous pourrions leur faire un bel enterrement, qu’en pensez-vous ? Au moins, elles serviraient encore à quelque chose.

         Enthousiasmées par ce projet, mes deux mirguettes se mettent aussitôt à l’ouvrage. Elles dégagent un petit lopin de terre, le clôturent, le bordent de fleurs coupées, et nous voilà parties à la pêche aux dépouilles.

         — C’est rigolo, constate Barbara en entassant les résidus de poupées dans un panier : la première chose qu’elles perdent,  c’est la tête, puis les cheveux, puis les bras et  les jambes. À la fin, il ne reste plus qu’un ventre tout pourri, et une paire de fesses encore plus pourrites.

         Ces ventres, ces fesses et le reste, nous creusons des petits trous pour les y enfouir, et sur chaque tombe nous inscrivons l’identité de son occupante. Puis nous allumons des mini- bougies  en chantant solennellement : «  Au pays des  dardies, comme dans tous les pays, on s’amuse, on pleure, on rit, il y a des méchants et des gentils », sur le générique du dessin animé Candy.

 

         Petit aparté : J’ai repris l’idée de cimetière de Barbies dans mon roman  Danger, camping maudit ! paru en 2001 aux éditions Nathan. Comme quoi mes bouquins sont vraiment autobios…. et même prémonitoires, parfois. Car le cancer qui me ronge aujourd’hui a des effets étrangement semblables à ceux constatés par ma petite-fille : dans un premier temps, j’ai perdu la tête, ensuite les cheveux, pour finir par l’usage d’un bras et d’une jambe...

         Ainsi, après toute une vie à vomir sur la mode, se retrouve-t-on poupée mannequin, en fin de parcours.   

 

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