Phobies
Une dernière anecdote, pour en terminer avec les névroses éditoriales. Héloïse, directrice de la collection « Aventures » chez Presse-Book, avait une étrange manie : elle ne supportait pas les mots Corridor, figure et soulier, qu’elle remplaçait systématiquement par couloir, visage et chaussure — au risque de créer un arythmie, une dissonance, ou une répétition. Comme elle me publiait quelque dix bouquins par an, je me heurtais sans cesse à ses phobies.
— Mais, protestais-je au début, un corridor et un couloir, ce n’est pas du tout pareil. « Corridor » a une résonnance, un mystère qu’on ne trouve pas dans « couloir ». En changeant l’un par l’autre, c’est l’atmosphère du paragraphe entier que vous altérez.
Elle n’en avait cure.
— Ces mots sont français, on les trouve dans le dictionnaire, plaidais-je encore, tandis qu’elle me biffait d’un trait rageur la figure et les souliers de mon héroïne.
— Peu importe, je n’en veux pas.
A la longue, j’en vins à éprouver un frisson transgressif en prononçant — ou en entendant — ces trois mots-là. Ils étaient devenus tabous...
Notre collaboration dura quatre ans, puis Héloïse changea de maison d’édition, me laissant entre les mains de sa remplaçante. Par une sorte de provocation puérile, j’apportai aussitôt à cette dernière un manuscrit intitulé « Corridor, figure et souliers », ce qui ne l’offusqua pas le moins du monde et m’offrit le défoulement du siècle.