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grand moment de solitude 10 (tome 2)

                                                            La disparition

 

    Après la mort d’Hergé, mon père, qui avait été son conseiller technique et son ami, fut courtisé par ses admirateurs. Il ne se passait pas une semaine sans que « ses fans », comme les appelait papa, ne viennent le visiter dans sa retraite spadoise. Flatté de susciter autant d’intérêt, il répétait sans cesse les mêmes histoires, ce qui agaçait ma mère et donnait lieu à d’attendrissantes chamailleries de vieux couple.

      Mes frères et moi, conscients du petit côté cabotin de nos parents, nous félicitions de cette célébrité tardive. Nous étions loin de nous douter qu’un visiteur indélicat en profiterait pour les dépouiller.

      Papa possédait un livre d’or dans lequel, outre de nombreux et très beaux dessins (dont un d’Hergé), il y avait une aquarelle d’Edgar Jacobs : un pirate à mine patibulaire qui, enfant, me fascinait. La dédicace, à elle seule, donnait le ton : « A ce vieux flibustier de Gérard, à sa charmante épouse et à ses moussaillons ». En ai-je passé, des heures, à rêver devant cet admirable portrait, d’un réalisme et d’un relief saisissants. Je m’attendais presque à le voir s’animer et me lancer d’une voix éraillée : « Un coup de rhum, matelote ? »

      Un jour, désireuse de montrer cette œuvre à mes enfants, je prends le livre d’or dans la bibliothèque (qui occupe le couloir donnant sur les toilettes) et je le feuillette. Tiens ? Où est passé « mon » pirate ? La page a été coupée au cutter... Papa se serait-il enfin décidé à l’encadrer ?

      Je lui pose la question ; il me répond par la négative, et ne peut que constater, comme moi, le désastre.

      La première surprise passée, nous reconstituons l’affaire. Tous ses fans connaissaient l’existence de ce dessin qu’il se plaisait à exhiber, et qui suscitait nécessairement des convoitises. Or, rien de plus simple, en se rendant au WC, que d’embarquer le livre d’or au passage, de prélever discrètement la page et de le remettre à sa place en sortant...

      Cet abus de confiance — assez crapuleux, il faut bien l’avouer — a assombri les dernières années de mon vieux flibustier de père.

 

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