Chapitre 96
Résumé des chapitres précédents : Houlà, il y va fort, quand même, Sylvain. Les nazis ? Rien que ça !
Atterrée par ce discours auquel elle ne comprend goutte, Nora tente désespérement d'en placer une :
— Mais enfin... rame-t-elle. Mais enfin...
— Mais enfin... quoi ? J'ai tort, peut-être ?
— Bien sûr que tu as tort ! Il n'est pas question de rejeter Lulu, il est question de la traiter comme une malade, de la protéger !
— La protéger ? (L'ange s'étouffe) Protéger Lulu ? J'aurai tout entendu. Tu veux donc lui retirer la seule chose qui lui reste ?
— Quelle chose ?
— Sa dignité.
Alors Nora, extirpant le fond de sa pensée en ahanant :
— Elle n'est plus capable, merde ! Elle peut même plus bouger !
— Tu as entendu parler des peintres du pied ? Des artistes manchots qui domptent leurs orteils au point de les rendre aussi habiles que des doigts, et produisent des œuvres remarquables ? Eh bien Lulu, c'est pareil : sa survie passe par son boulot. Et elle se débrouillera pour l'exercer, quelle que soit sa condition physique.
Cette fois, Nora est à bout d'arguments. Sauf un :
— Mais toi, toi qui l'aimes, comment peux-tu supporter ça ?
— J'en crève... Mais je le foutrai jamais en cage, cet oiseau-là, jamais ! Surtout s'il ne peut plus voler.
Le pâtes sont cuites. Sylvain les égoutte, les assaisonne, pose le plat sur la table. Invite Nora à se servir. Sans un mot, elle s'exécute.
Mais impossible d'avaler une bouchée.
Elle regarde l'ange. Le regarde. Le regarde. Jusqu'à ce que sa vue se brouille. Quelque chose d'essentiel est en train de vaciller en elle. Ses certitudes, peut-être bien.
Lui, sourit, très gentil.
Et l'Éternité leur fond dessus, tandis que les nouilles refroidissent.
(A suivre)