• ROSE 65

     

     

     

                 LE TEMPS DES ANGOISSES (BIS)

     

     

    Courir d'une traite jusqu'à l'institut Saint-Joseph ne lui prend pas dix minutes. Lorsqu'elle y parvient, hors d'haleine, la récréation bat son plein. Au travers de la grille, elle hèle une surveillante :

    Je voudrais parler d'urgence au directeur.

                — Euh… je ne sais pas si… hésite la jeune femme, prise de court.

    C'est très important. Ça ne PEUT pas attendre.

    Son débit saccadé et l'expression tragique de son visage, plaident en sa faveur.

    — Attendez-moi, je vais voir s'il est disponible, concède la surveillante.

    Elle s'éloigne d'un pas vif, revient presque aussitôt.

    Il vous attend.

    En traversant la cour, Rose cherche son fils des yeux. Et finit par l'apercevoir, au centre d'une ronde, riant à gorge déployée. C'est pourtant vrai qu'il n'a pas l'air traumatisé !

    Ce constat achève de la déboussoler, de sorte qu'en arrivant dans le bureau directorial, elle a perdu tout son aplomb.

    Le Jésuite lui dédie un sourire poli.

    Que puis-je pour vous, madame ?

    Euh… je… je… commence Rose qui n'en mène pas large.

    Elle se sent revenue cinq ans en arrière, lorsque, convoquée pour quelque fredaine dans le bureau de Mère Supérieure, elle se tortillait, en proie à une subite — et impérieuse —envie de pisser.

    « Allons, tu n'es plus une élève, tu es une MAMAN, se raisonne-t-elle mentalement. Tu défends ton fils en péril. Alors, arrête de jouer les gamines attardées. »

    — J'ai entendu dire que vous frappiez vos élèves, lance-t-elle, de but en blanc.

    L'ecclésiastique fronce les sourcils.

    Pardon ?

           Elle répète, d'une voix qui flanche un peu entre le "fra" et le "piez".

    — Calmez-vous, je vous en prie, l'exhorte-t-il sèchement — ce qui met un comble à son désarroi. D'où tenez-vous cette information ?

    De… euh… je préfère taire le nom de la personne.

    — Il s'agit d'un mensonge, madame Tadros. D'une infâme calomnie, destinée à nous décrédibiliser aux yeux des parents. Je vous en donne ma parole d'homme d'église.

    C'est qu'il a l'air sincère, le bougre !

                — Vous… vous me jurez que ce n'est pas vrai ? insiste Rose, éperdue.

    — Sur ce que j'ai de plus sacré. Et si cela ne vous suffit pas, nous irons de ce pas poser la question au personnel enseignant, qui confirmera.

    Rose avale sa salive avec difficulté.

    Inutile, je… je vous crois.

    — Votre fils s'est-il plaint ? reprend le directeur, savourant visiblement sa trop facile victoire. Avez-vous décelé sur lui des traces de sévices ?

    Non, non… jamais.

    Vous semble-t-il inquiet, lorsqu'il franchit nos murs ?

    Non.

    — Alors, pourquoi accorder foi à des propos malveillants que rien, dans l'attitude de la "victime", n'accrédite ?

    Les yeux du directeur se vrillent dans les siens, dénués d'indulgence. Redoutable retournement de situation : elle venait en accusatrice, et c'est elle, à présent, l'accusée. Il ne lui reste plus qu'à présenter ses excuses avant de battre en retraite, en maudissant Amir de l'avoir, exprès (!), fourrée dans ce pétrin.

    « Ça, il va me le payer », rumine-t-elle.

    L'engueulade qui suivra, le soir même, aura au moins un avantage : vider l'abcès. Rose y déversera toute sa détresse présente, passée et à venir, sans toutefois l'exprimer clairement. Elle s'en voudrait trop de briser dans l'œuf la carrière de son mari, de jouer la carte du chantage affectif pour qu'il renonce à cette chance inespérée :  une tournée en Europe, pour un obscur petit musicien libanais. Et ce, bien qu'elle sache pertinemment qu'entre cette tournée et elle, pour peu qu'elle le lui demande, c'est elle qu'il choisirait sans hésiter (quitte à le lui reprocher jusqu'à la fin de ses jours).

    Non, elle se ferait couper la langue plutôt que d'exiger de lui un pareil sacrifice.

    En revanche — insondables contradictions de l'âme humaine —, elle lui tient rigueur de sa propre abnégation et s'emploie mordicus à la lui faire payer. En lui imputant, entre autres, sa honte de l'après-midi — ce qu'il réfute avec indignation.

    Après une dispute homérique dont il sortira grand vainqueur, il conclura sarcastiquement :

    — Ma pauvre Rose, ton manque de jugeote te perdra… mais c'est ce qui fait ton charme !

    Que voulez-vous répondre à ça ?

     

     

     

                     

    * Fender Stratocaster : marque de guitare électrique  mythique dans les années 1950-1960

     

     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 6 Mars 2014 à 00:43
    Ryko
    "ton manque de jugeote te perdra… mais c'est ce qui fait ton charme !" Que répondre à ça ? Hum... Que la jugeote n'est pas l'ennemie du charme. J'en suis témoin.
    2
    Jeudi 6 Mars 2014 à 00:49
    Gudule
    Tu as sûrement raison, mais dans ce domaine, les avis sont souvent partagés
    3
    Jeudi 6 Mars 2014 à 10:52
    Annie GH
    J'imagine bien la scène, avec le Père jésuite et toute son autorité… Apprendre à ne pas se laisser écraser est un long apprentissage…
    4
    Jeudi 6 Mars 2014 à 10:54
    Annie GH
    Que ce soit pour Amir ou pour le jésuite, Rose passe pour une petite chose qu'il convient de rassurer… Un paternalisme d'autant plus redoutable que dans le cas d'Amir, l'amour le masque…
    5
    Jeudi 6 Mars 2014 à 13:14
    Gudule
    Et que Rose, tant par son physique que par son comportement, prète le flanc à ce genre d'attitude.
    6
    Jeudi 6 Mars 2014 à 13:15
    Gudule
    L'âge mûr a cet avantage : il nous rend à nous-même.
    7
    Jeudi 6 Mars 2014 à 14:53
    Annie GH
    Oui, je suis OK
    8
    Jeudi 6 Mars 2014 à 19:38
    Mêo
    Oui, nous sommes/étions complices du paternalisme des hommes.
    N'empêche, ça me mettait en rage d'entendre "tu es belle quand tu es en colère" !
    9
    Jeudi 6 Mars 2014 à 23:49
    Gudule
    bah, c'est tellement naïf. UN héritage du XIXème siècle qu'on imagine bien dans la bouche d'un Jean Gabin.
    10
    Vendredi 7 Mars 2014 à 15:40
    Pata
    Pfff, que c'est gentiment dit ça, monsieur Amir !

    Ben si elle manque de jugeote, lui manque cruellement de tact !!!
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