• ROSE 159

     

     

                                                 ANNIVERSAIRES

     

             Début avril.

    — Samedi, c'est l'anniversaire de Béchir, chuchote Mme Irène à Rose, suffisamment bas pour que l'intéressé n'entende pas.

    Le 7 ? Comme Grégoire ?

    — Moins fort, souffle Mme Irène, avec un regard furtif vers le fond de la salle.

    Elle entraîne Rose à l'autre extrémité du bar.

    — Le 7, mon fils aura cinq ans ! répète celle-ci, ravie de la coïncidence.

    — Ça tombe bien, je voulais justement organiser une petite fête ; nous ferons d'une pierre deux coups.

             — Vous comptez inviter du monde ?

    — Mes meilleurs clients : Isaac, Gaël… Le harem, bien sûr ! Manu, si elle est disponible…

    On pourrait peut-être demander à Lili ?

    — J'allais te le proposer. Et ton pote le clown, là, s'il voulait mettre un peu d'animation.

    Je vais lui en parler mais je ne promets rien : il est très occupé.

    Ton mari viendra, j'espère ?

    Moue d'ignorance de Rose.

    — Il sait jouer du raï ? insiste Mme Irène.

    Euh… oui, je pense…

    — Alors, on a ab-so-lu-ment besoin de lui pour accompagner Wadiah et Fathia. Elles chantent très bien, et sont originaires de la même région que Béchir. Il adore quand elles lui interprètent des airs traditionnels de son pays.

    Comme chaque fois qu'elle est dans l'embarras, Rose se mordille les lèvres.

    — Je comprends, mais… à mon avis, il ne faut pas trop y compter : en ce moment, c'est un zombie.

    Elle a vu juste : Amir, sollicité, refuse tout net.

    Ne me mêle pas à tes histoires de troquet, s'il te plaît.

    — Ce ne sont pas des "histoires de troquet", c'est l'anniversaire de ton fils. Et l'occasion de faire plaisir à un pauvre vieux handicapé. Presque un compatriote, en plus !

    Arrête tes violons, je déteste cet endroit.

    À quoi bon s'obstiner ? Sur un fielleux : « T'es vache avec Grégoire », Rose abandonne la lutte.

     

    En revanche, Aux Bons Amis, l'approbation est unanime. Mme Irène se frotte les mains.

    — J'ai commandé deux gros gâteaux à la boulangerie. J'espère que ça suffira.

     On sera combien ? dit Rose. Une dizaine ? 

    — Au moins. Moi je pencherais plutôt pour douze ou treize… François amène sa copine, ça fait deux, le harem, quatre, Lili et Lucas, six… J'ai invité Zabelle, aussi. Et tu sais ce qu'elle a eu le culot de me demander ?

    ?

    « C'est gratuit ? »

    Elles éclatent de rire.

    — Bon reprenons : toi, moi, Béchir, tes gamins — je ne compte pas ton lâcheur de mari —, Isaac, Manu, Gaël…

    — Non, pas Gaël : je lui ai posé la question, il ne pourra pas se libérer.

    Sans lui, on sera déjà quatorze !

    Bref, les préparatifs vont bon train. Et Rose se surprend à retrouver, par instant, le goût de vivre. Quand elle parvient à oublier Amir, en fait. Dans les rares moments où elle n'est plus que Rose — et non Mme Tadros, épouse de dépressif. Puis, d'un coup, elle repense à lui, et une vague de désarroi la submerge.

    « À quoi bon ? » se dit-elle alors.

    Ce qui, en gros, résume sa vie.

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 15 Juillet 2014 à 09:34
    Pata
    Hoi, ho, attention Rose, ce "à quoi bon", c'est un des chemins obscurs qui mènent à la dépression !

    Il est trop con Amir, il m'énerve par son incapacité à se poser les bonnes questions, englué qu'il est par ses préjugés.

    Il y a là encore une occasion qu'il refuse de se retrouver face à lui, ses origines et son don pour la musique réunis en un trio de femmes appelé harem !
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