• ROSE 131

     

                                               

                                                MADAME IRÈNE

     

                Et puis, il y a madame Irène, la patronne du troquet d'en face : Aux bons amis.

    Un soir, en rentrant de promenade, Grégoire se plante devant la pub qui garnit la devanture, en réclamant :

    Ze veux une glace.

    On ne dit pas "je veux", répond Rose.

    Ze voudrais une glace, maman siouplé.

    L'affiche est alléchante à souhait : une fillette en gros plan, léchant une crème glacée au milieu d'un halo de petites étoiles brillantes. Une féerie sur la langue, annonce le slogan. Bien qu'il ne sache pas lire, Grégoire a capté le message cinq sur cinq.

    — D'accord, dit Rose.

     Derrière le comptoir trône une vieille femme — enfin, pas vieille-vieille, mais pas jeune non plus. La soixantaine qui se maintient, voyez ? Cheveux teints, maquillage tape-à-l'œil, tenue sexy. Le style de femme dont Suzanne Vermeer dirait, la lippe dégoûtée : « Quel mauvais genre elle a ! »

    Bonsoir, qu'est-ce que je vous sers ?

    Des glaces pour les petits.

    La femme se tourne vers le fond de la salle.

    — Tu vas me chercher deux glaces, Béchir ?

    Le nom chante à l'oreille de Rose.

    Un petit homme assis dans l'ombre se lève et, en traînant les pieds, chhh, chhh, se dirige vers la glacière pour y pêcher deux cornets sous plastique qu'il, chhh, chhh, tend à la cliente. 

    Choukran, sourit celle-ci, saisie d'un irrépressible élan de sympathie.  

             Il ne réagit pas. La patronne, si.

    — Pardon ?

    — Je lui ai dit merci en arabe, traduit Rose. Mais je ne crois pas qu'il a compris.

    De l'arabe d'où ?

    Du Liban.

    Alors, c'est normal : il est Algérien.

    Dix minutes plus tard, devant un café "offert par la maison", elle lui raconte l'Algérie.

     

    Rose ressort de là des images plein la tête. Une séquence de l'Histoire dont elle ignorait tout — la guerre d'indépendance, le F.L.N., les Fellagas, les pieds-noirs, l'O.A.S., les Harkis, Ben Bella, le général Massu, les Accords d'Evian … — vient de lui être assénée, en vrac et dans le désordre. Et pas par n'importe qui, non : par l'épouse d'une victime.

    — À l'électricité, ils me l'ont torturé, mon Béchir, ces sauvages, écumait madame Irène. Il ne s'en est jamais remis.

    Du menton, elle désignait la silhouette tassée dans l'ombre.

    — Il était si fougueux, avant, vous l'auriez vu ! Si insolent, si viril.  Le roi de la médina ! Toutes les filles me l'enviaient…

    Bref, quand les ressortissants français ont été rapatriés, elle a ramené son homme dans ses bagages et repris ce bistrot qui, depuis, leur permet de vivoter tous deux.

    — Je suis bien contente que nous soyons voisines, a-t-elle conclu, tandis que Rose se levait pour partir. Entre femmes d'Arabes, n'est-ce pas !

     

    * Choukran :  Merci

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  • Commentaires

    1
    Lundi 12 Mai 2014 à 00:21
    Annie GH
    Quand la grande histoire se mêle à nos petites histoires, le récit prend de la couleur…
    2
    Vendredi 11 Juillet 2014 à 19:40
    Pata
    Comme quoi hein, la gourmandise mène à tout ; même aux rencontres !
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