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                                             Euthanasie

     

             Elles s’étaient toutes mobilisées, à l’appel d’Alphonsa Fréhel : les malades, les encore bien portantes, les handicapées, les toujours valides, les super-déglinguées, les aux trois-quart pourrites et les  moitié en vrac. Bref les pensionnaires du « Marais », maison de retraite forestière destinée aux Tarnaises d’un âge vénérable.

             — Nos petits-enfants ne sont pas de la chair à grenade, qu’elle gueulait, l’Alphonsa, en brandissant sa canne.  Mieux vaut que ce soit nous qui allions au casse-pipe plutôt que cette belle jeunesse dont nos représentants piétinent l’avenir !

             La réplique fusa, portée par la voix rauque de la grande Matriochka :

             — C’est de ta faute, aussi ! A force de gâter ton satané Thierry, voilà ce que tu en as fait : un politicard véreux qui, non content d’escroquer ses administrés, s’offre des tueurs fous aux frais de la princesse.

             Sous l’accusation (qu’en toute honnêteté, elle estimait fondée), Alphonsa baissa la tête. C’était vrai qu’en dépit d’une carrière fulgurante, son fils était resté le vilain garnement qui payait sa « milice » de petits voyous hargneux avec les chewing-gums piqués au bar-tabac de la station-service.

             Ce fut le timbre de basson de la grosse Louisette qui mit fin au débat.

             — Et le tien, de morveux, hein, l’Espingouince ? éructa-t-elle. Parlons-en un peu ! Un petit péteux  bien propre et bien coiffé, qui essayait toujours d’en remontrer aux adultes. « Je veux devenir président à la place du président ! » qu’il gueulait sur les toits. Ne viens pas nous dire qu’il n’est pour rien dans cette affaire de bavures crapuleuses, même s’il cache bien son jeu !

             Ayant rappelé ses congénères à l’ordre, Alphonsa Fréhel  les harangua comme elle savait si bien le faire :

             — Mesdames, mesdames ! Si nous agissions au lieu de nous chamailler ? N’oublions pas le but de notre mission sacrée !

             Ce dernier argument mit tout le monde d’accord et la cohorte d’éclopées s’ébranla, dans le fracas saccadé des déambulateurs. 

             Dehors, il faisait bon. C’était l’une de ces nuits d’automne au ciel tourmenté mais clément, qu’illuminait la lune, posée sur l’horizon tel un fruit duveteux dans un panier d’osier. Or cette nuit n’était pas calme comme elle aurait dû l’être, dans la tendre zone marécageuse, mais troublée par des bruits d’armes à feu, des éructations et des fracas de bottes. Par  une fuite précipitée aussi : celle d’une quinzaine de jeunes poursuivis par les hommes en armes pour quelque délit mineur.

             — Les voilà, dit Alphonsa Fréhel, en indiquant du doigt la meute en uniforme. Regardez, ils vont encore commettre des dégâts et accuser les gosses à leur place.

             Ni une ni deux, elle fit pivoter son fauteuil roulant en direction des prédateurs humains puis, parvenue à leur hauteur :

             — Thierry ! l’entendit-on appeler.

             Toutes les têtes se tournèrent dans sa direction, et en particulier celle du chef de la troupe devant lequel elle se planta :

             — Ma… maman… Mais que… ? ânonna ce dernier, médusé de surprise.

             Une paire de gifles lui coupa la parole.

             — Voilà ce que j’aurais dû faire bien plus tôt ! ajouta la vieille femme en lui abattant sa canne sur le dos. Arrête immédiatement tes imbécilités, petit con, ou je double la dose !

             Réflexe conditionné : voyant son chef aux prises avec les forces ennemies, la milice aussitôt chargea. Les vieilles aussi. Non sans avoir, au préalable corrigé d’importance qui son arrière-neveu, qui son petit-cousin, qui la chair de sa chair, qui le fruit de ses entrailles.

             Face aux fusils brandis, les ancêtres s’étaient dépoitraillées, offrant à la vue de leurs descendants les appâts surannés dont ils étaient issus. Et de les engueuler copieusement :

             — Sales gamins, galopins, galapiats, graine de voyous, petites frappes ! Et ça veut commander, ça se prend pour des hommes, et tout ce que c’est capable de faire, c’est assassiner des mioches et des grands-mères !

             — Allez-y, tirez ! hurlaient les Louisette, les Suzon, les Léonce, les Anna-Maria. Montrez votre courage ! Toi, Robert, à qui j’ai refusé un fusil de chasse pour tes 13 ans — sachant le mauvais usage que tu en ferais —, vas-y, tue-moi, venge-toi ! et toi, Louis, et toi, Marcel, et toi, André, c’est le moment ou jamais de régler vos comptes !

             Sous la pression des corps flétris qui se ruaient sauvagement vers eux, les miliciens, pris de panique, actionnèrent les gâchettes. Puis, hallucinés par l’amas de cadavres sanglants qui jonchait le sol, nombre d’entre eux éclatèrent en sanglots.

             Des « pardon mamie, pardon tata » trouèrent la nuit et, plus fort que ces cris surgis du fond de l’enfance, l’on put ouïr les meuglements de repentir de Thierry, l’élu responsable du déploiement policier, appelant sa maman tout en frottant ses côtes endolories.

              Ce fut la voix d’Alphonsa Fréhel qui mit un point final à l’atroce aventure :  

             — Mission accomplie, les filles ! On l’a eue, notre euthanasie ! Ce que nous refusait l’administration, soucieuse des lois de la république, les militaires s’en sont chargés. Illégalement, bien sûr, mais ils n’en sont pas à ça près. Nous les avons si mal élevés ! Allez, on peut partir en paix, et fières de notre mort – c’est une belle leçon posthume, je trouve. Espérons que, cette fois, elle portera ses fruits, et que nos fils indignes cesseront de saccager la nature que nous leur avons léguée, et de dégommer ceux qui la défendent !

     


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                                     Harry Baur

     

          Dans le courant des années 90, un metteur en scène dont j’ai oublié le nom se lança, en partenariat avec l’éducation nationale, dans l’adaptation de La Bibliothécaire. Outre la narration pure et simple de l’histoire, ce film comportait un certain nombre d’interventions de l’auteur (c’est-à dire moi) : en gros, une dizaine de mini-séquences anecdotiques où je développais ma pensée, mes intentions, et donnais aux jeunes spectateurs les clés pour décrypter l’intrigue et ses symboles.

           Or, comme l’une de ces scènes se déroulait dans le petit cimetière de Montmartre, l’équipe de tournage en profita pour m’indiquer l’emplacement de la tombe d’Harry Baur où étaient stipulées les circonstances horribles de sa mort.

           Bouleversée par ces révélations, je demandai à l’accessoiriste la superbe couronne mortuaire qui figurait dans le film afin de la lui offrir.

           Cet hommage accompli, je m’en fus l’âme en paix, avec le sentiment d’avoir exprimé ma gratitude à l’admirable comédien dont le jeu dans Volpone m’avait tant enchantée.

    Cette rencontre restera à jamais gravée dans ma mémoire.

     


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                                           Victor

     

             Frédéric était un enfant très tendre, un petit cœur affamé d’amour, si bien qu’il demandait sans cesse à son entourage :

              — Est-ce que tu m’aimes ?

             Personne, bien sûr, n’aurait eu la cruauté de lui répondre « non », sauf Victor.

            Victor, c’était le neveu d’Alex, un garçonnet de six ans beau comme le jour, dont les profonds yeux noirs vous perçaient jusqu’à l’âme.

             — Tu m’aimes ? demandait Frédéric.

             — Non, répondait Victor ; et Frédéric pleurait (ce qui me donnait envie d’étrangler l’affreux gnome).

             Sur ces entrefaites, Olivier naquit, et, mes parents, fraîchement débarqués de Belgique pour fêter l’événement, organisèrent un baptême en grande pompe.

             Rituel maronite oblige : Fred et Victor furent embauchés par le curé comme porte-cierges ; si bien que, muni chacun d’une bougie allumée, ils escortèrent le nouveau-né jusqu’aux fonds baptismaux. Et ce qui devait arriver arriva.

             — Tu m’aimes ? demanda Frédéric à son compère

             — Non, répondit Victor.

             C’était un « non » de trop. Saisi d’une colère noire, Fred, qui subissait ces camouflets depuis des mois, eut une réaction que j’approuvai sans réticence : il cassa son cierge sur la tête du goujat. Ce dernier ayant riposté, un combat homérique s’engagea et l’on put voir une boule de fureur rouler, emberlificotée, le long de la nef centrale, sous les gloussements de rire de l’assistance.

             Saisis au collet par le sacristain, les deux trublions furent éjectés manu militari et le saint lieu profané retrouva sa quiétude.

             Y a-t-il une relation de cause à effet entre l’athéisme viscéral d’Olivier et cet incident fameux ?


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                                Oups ! Ça m'a échappé !

     

             Alors là, j’y comprends plus rien. De l’avis général, les enfants sont de plus en plus violents. Les profs se font agresser pendant les cours, des bandes de minots hauts comme trois pommes tabassent des clodos et même, des fois, commettent des crimes. Dernière affaire en date : le bébé dégommé à coups de pierres par deux prépubères, à Bonifacio. Pas exprès, mais bon.

             Tout le monde s’indigne, normal. On dit : « Les enfants d’aujourd’hui n’ont plus le sens des valeurs, c’est la faute aux parents démissionnaires. » Moi, je veux bien, mais y a quand même deux trois trucs qui me troublent…

             « La chasse est victime de la désaffection des jeunes », affirment les sociétés de chasse. La moyenne d’âge des tueurs de lapins, de biches et de petits oiseaux se situe entre 58 et 62 ans — des papis flingueurs, quoi ! Monsieur Jean Grala, président de l’association de gestion cynégétique d’Equerchin et du groupement d’intérêt cynégétique du Douaisis (ça signifie qu’il est chasseur en chef, je suppose) se demande avec angoisse :  « Mais où qu’elle est, la relève ? Pourquoi ces petits trous-du-cul préfèrent-ils fumer des pétards en lisant des mangas que pratiquer de sains divertissements de plein air ? » Du coup, il lance un appel aux bons pères de famille : faut qu’ils initient le plus tôt possible leurs mômes aux joies de la chasse. En gros, qu’ils leur mettent un fusil dans les pattes et leur apprennent à s’en servir.

             Et ce n’est pas tout ! Vous connaissez Michelito ? C’est le fils de Michel Lagravère, un ancien torero qui lui a donné précocement le goût du sang. À dix ans, ce petit Mozart de la banderille galvanise les foules. Or, il vient d’être, par deux fois, interdit d’arène en France « pour raisons de sécurité ».Son père est indigné ! « Mon fils joue simplement avec une cape et des muletas, comme les 300 enfants inscrits dans les écoles taurines françaises », affirme-t-il. En revanche, quand il se produit en Amérique latine, Michelito, qui torée depuis l’âge de six ans, participe activement à des spectacles de mise à mort !

             Le plaisir de tuer ne s’apprend jamais assez tôt !

     


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                                          Sarajevo

     

             1995, encore. La France affrète un convoi pour Sarajevo, dans lequel, outre du matériel sanitaire,  elle embarque des écrivains et des dessinateurs censés initier les écoliers serbo-croates aux voluptés de la littérature pour la jeunesse. Comme nous logeons chez l’habitant, les organisateurs nous conseillent d’offrir à nos hôtes des cadeaux « bien parisiens », en remerciement de leur hospitalité. Yann Autret, mon illustrateur favori, se munit d’une grande boîte de chocolats tandis que  j’achète, pour la sexagénaire qui nous accueille, un flacon de « Chanel n° 5 » auquel, d’ailleurs, elle ne touchera guère. (le parfum de Marilyn s’harmonise assez mal avec le look grand-mère, en général (blouse à fleurs, bas de contention, pantoufles en feutre gris, écharpe et gilet tricotés main.)

             Viennent le jour et l’heure de la rencontre avec les mômes ; pas un chat dans la salle de conférence. Personne  n’a été averti, ni n’a lu nos albums, envoyés pourtant par cartons entiers. Et comme nous ne parlons pas la même langue, impossible de présenter notre travail aux intéressés (ce qui était quand même le but du jeu, au départ. Sinon, à quoi bon, s’offrir des « p’tites vacances » sur le compte des organismes caritatifs ?)

             Laissons cette vilénie aux rapaces médiatiques. Encore une chance que Yann ait apporté des tas de carnets dans ses bagages. Chaque gamin repartit avec un dessin rigolo à punaiser au-dessus de son lit. Et ça au moins, c’est de l’humanitaire !


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