• le manuscrit maudit

    J'ai raconté cette petite histoire en avant-propos de mon livre "Les filles mortes se ramassent au scalpel", paru en janvier aux éditions Bragelonne. Peut-être intéressera-t-elle certains d'entre vous ? 

     

     

                                  Les tribulations d’un manuscrit maudit

     

             Parmi les huit romans publiés dans ce recueil, il en est un dont l’histoire mérite d’être racontée. Ouvrez toutes grandes vos oreilles et écoutez, vous n’aurez pas souvent l’occasion d’en entendre de semblables !

             En 1989, Claude G., qui était mon éditeur chez Syros, passe à la concurrence — c'est-à-dire qu'il devient directeur de la collection Page Blanche  chez Gallimard. Belle promotion pour lui... et pour moi, lorsqu'il me téléphone pour me demander un texte ! Page Blanche  est une collection prestigieuse, destinée aux ados et traitant, généralement, de graves sujets de société. Tout à fait mon trip de l'époque ! Claude me dit : « Quel thème as-tu envie d'aborder ? », et moi, du tac au tac : « La maladie mentale ». Claude applaudit et me donne le feu vert. Je démarre donc sur les chapeaux de roue et, un mois plus tard, après m'être fait bien mal (je pleurais toute seule en écrivant), je lui présente : Un crâne truqué  dont je ne suis pas peu fière. L'histoire est inspirée par une mésaventure arrivée à l’une de mes copines, dans son adolescence. En gros : une gamine de 15 ans tombe amoureuse de son prof d'art plastique, Raphaël, et le drague ouvertement. Un jour, il disparaît de la circulation et elle apprend qu'il est à l'HP. Elle se persuade que c'est l'ex-femme du prof qui l'a fait enfermer pour le soustraire à ses avances et, avec l'aide de sa meilleure amie, décide de « l'enlever ». Elle se retrouve alors avec, sur les bras, une sorte de gros poupon débile qui, après l'avoir émue, lui fait horreur. Sa belle épopée a tourné au cauchemar. Elle n'aura d'autre choix que d'appeler sa mère à la rescousse pour que tout rentre dans l'ordre.

             Claude aime beaucoup ce roman, me demande un certain nombre de modifications — dont un changement de titre ; le livre s'intitulera Un peu, beaucoup, à la folie. Il m'envoie mon contrat, puis me fait rencontrer les représentants de la boîte, leur parlant élogieusement du futur livre et les mettant en contact avec l'attachée de presse de chez Denoël où je dois sortir, en même temps, Amazonie-sur-Seine. Bref, tout baigne.

             — Tu recevras tes épreuves d'ici une semaine, m'annonce-t-il. Ainsi que les projets de couverture sur lesquels travaille actuellement notre illustrateur.

             Une semaine passe ; je ne vois rien venir. Une deuxième semaine ; toujours rien. Au bout de la troisième, j'appelle pour avoir des nouvelles, et Claude, très embarrassé, me dit :

             — Heureusement que tu me téléphones car je n'osais pas le faire moi-même. Suite à la plainte d'une correctrice qui trouvait ton texte trop osé, le grand patron y a mis le nez et a crié au scandale. Il a tout arrêté. J'ai failli donner ma démission par solidarité, mais j'y ai renoncé : j'ai besoin de ce boulot, tu comprends ?

             Je pleure toutes les larmes de mon corps, récupère le manuscrit litigieux, la moitié de l'à-valoir que Gallimard est tenu de me verser, et je vais me faire pendre ailleurs.

             Enfin, quand je dis ailleurs... Où ? Qui voudra d'un texte aussi (involontairement) subversif ?

             Une chance, j'en parle autour de moi et, quelques mois plus tard, je reçois un courrier de Perrine C., auteure d'albums pour tout-petits, qui a eu vent de l'affaire. Une obscure maison d’édition, qui jusque là ne publiait que des documentaires, se lance dans l’édition jeunesse et l’a bombardée directrice de collection. Elle cherche des manuscrits de qualité — d'autant qu'elle a un dossier à déposer au CNL pour obtenir une subvention, et que ça urge.

             Je lui envoie Un peu, beaucoup, à la folie  qu'elle lit dans les huit jours. Elle adore ! Néanmoins, elle me demande de retirer le dernier chapitre, qu'elle estime trop désespéré, et de changer mon titre, trop long à son goût. Désormais, ce sera : À la folie. Je dis banco, et je reçois mon contrat ainsi qu'un petit à-valoir. Le dossier part au CNL, est accepté sur la foi de mon texte... et la maison d’édition, après un étude de marché, renonce à son projet, jugé trop peu rentable. Me revoilà avec le manuscrit sur les bras.

             Le temps passe. Un beau matin, on m'appelle de chez Syros. Virginie L., qui dirige la mythique collection Souris Noire, veut me voir. En fait, elle a un grand projet : la création d'une collection « qui ne prend pas les ados pour des cons ». De vrais romans, éventuellement durs, non des produits débilisants comme il en sort de plus en plus. Je lui parle de À la folie  dont le sujet l'enthousiasme. Un seul petit problème : son format. Il fait un peu plus de 200.000 signes et le calibrage de L'Arrache-cœur (sa future collection) est inférieur à 100.000. Qu'à cela ne tienne ! Je cisaille, tranche, élague, et réduit mon texte de moitié — ce qui lui donne, selon moi, une force inattendue. Très contente, j'apporte la nouvelle mouture chez Syros, et la nuit suivante, à deux heures du matin, un coup de fil me réveille. C'est Virginie, en larmes. Elle vient de terminer mon manuscrit et est bouleversée. Le contrat suit, ainsi que le paiement de l'à-valoir.

             Sur ces entrefaites, Syros, embauche une nouvelle directrice commerciale. Elle saque tous les projets en cours — dont L'Arrache-cœur. Le manuscrit retourne dans son tiroir.

             En 1994 débute ma collaboration avec Jean Rollin  au Fleuve Noir. Il me publie Asylum, Gargouille, La baby-sitter. C'est là que j'ai une idée : et si je reprenais À la folie, mais pour adultes, cette fois ? Finalement, je me suis peut-être tout simplement trompée de cible... Je me re-lance dans l'aventure, invente de nouvelles péripéties bien gores (c'est le genre de la maison !) et intitule la mouture ainsi obtenue — qui fait à nouveau dans les 200.000 signes — : Pénombre. 

             Jean n'en veut pas. Il trouve cette histoire peu crédible ; « Qu'est-ce que c'est que ces hôpitaux où on rentre et on sort comme dans un moulin ? » m’objecte-t-il.

             L'année suivante, je fais lire le manuscrit à Denis Guiot, qui a été mon directeur d'ouvrage pour Le chien qui rit, chez Denoël. Il l'aime beaucoup, mais me le fait réduire de moitié. Ce sera parfait, selon lui, comme longue nouvelle pour un recueil sur l'amour fou, qui en comportera trois ou quatre autres. Nouveau titre : Œil pour œil.

             Jacques Chambon, directeur de la collection Présence du fantastique, auquel nous soumettons l’idée, nous décourage aussitôt : les recueils de nouvelles se vendent mal. Par contre, un roman sur ce thème pourrait l’intéresser.

             Quelques mois plus tard, Chambon quitte Denoël et passe chez Flammarion. Une nouvelle porte s'ouvre pour moi. Je décide de suivre son conseil et de reprendre entièrement ce que, dores et déjà, je nomme « mon manuscrit maudit ». Je vais en faire un récit d’actualité, imbriquant, dans l'histoire d'origine, celle de Raphaël qui se situe quinze ans plus tôt, et est la genèse de sa maladie mentale. Le résultat me plaît — surtout, d'ailleurs, le rajout qui se passe en Equateur et évoque le trafic d'yeux dont, justement, on parle beaucoup à la télé. Le nouveau livre ainsi obtenu s'intitule : Un amour aveuglant.

             Jacques me le refuse : ce n'est ni du fantastique, ni de la SF, que peut-il en faire ? Il n'a aucun pouvoir dans les collections de littérature générale.

             Je commence à en avoir carrément marre. Ça fait un moment que Christian Robin me réclame un manuscrit pour les éditions régionales Bordessoules, de Charentes-maritime, dont il s'occupe. Sur un coup de tête, je lui envoie Un amour aveuglant. Il le prend, mais 1) me demande changer le titre qu’il trouve trop banal 2) pour que le cahier des charges soit respecté, l'action doit nécessairement se dérouler en Charentes.

             — Fais-en ce qu'il te plaît, dis-je. Modifie-le à ta guise, je ne veux plus en entendre parler.

             Résultat : 1) Nouveau titre : Dans la bulle de l'ange  2) Christian resitue l'action (qui se passait initialement entre Paris et Meaux) à Angoulème et La Rochelle. En conséquence, sur la couverture — par ailleurs fort laide — on peut lire,  à la place du nom de l'auteur : « Anne Duguël, en collaboration avec Christian Robin », ce que je ressens, à tort ou à raison, comme une dépossession.

             Été 2003 : ayant récupéré mes droits, l'envie de retravailler ce manuscrit me titille une fois de plus. J’en parle à Cécile F., éditrice chez Flammarion jeunesse ; elle se montre très intéressée. Un amour aveuglant, près de quinze ans après sa conception, fera-t-il une fin dans la collection Tribal ? Retrouvera-t-il enfin sa vocation de roman pour  ados, bouclant ainsi la boucle infernale ? Non, car, après trois semaines de travail acharné, et devant l’ampleur des modifications nécessaires (pour un résultat décevant), je renonce à mon projet.

             Entretemps, ma fille Mélaka m’a demandé la version Œil pour œil  afin d'en faire une BD. Elle a besoin d’un scénario pour son deuxième album à l’Association, et aime bien cette histoire. Sa B.D., intitulée Maison Bleue, est refusée par L'Asso mais a beaucoup de succès sur son site internet, où tout le monde peut encore la lire aujourd’hui (http://melaka.free.fr/).

    Décembre 2007 : Je repêche Un amour aveuglant dans la mémoire de mon ordinateur pour l’intégrer à ce recueil. Mais comme je n’ai gardé que la version édulcorée, me voici forcée d’y réintégrer des scènes un peu plus adultes. Et allez donc, c’est reparti !

     

                                                                                    

     

     

     

     

     
    « vos gueules les mômes n°56interviou imaginaire »

  • Commentaires

    1
    Jeudi 8 Octobre 2009 à 09:58
    pounon
    Je trouve ce récit du "manuscrit" maudit plein d'humour et les tribulations d'une auteure connue démontre que le métier d'écrivain est assez périlleux...et donne une bonne leçon de modestie aux auteurs en puissance.
    Mes amitiés à Gudule que j'admire.
    2
    Kévin Hinault
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:55
    Kévin Hinault
    Pfui qu'elle épopée ! On ne se doute jamais de la vie que peut avoir une livre avant d'être publié. L'auteur n'est il pas pris en otage par ses éditeurs dans ces cas la ? L'histoire semblait être bonne au vu des réactions ... dommage que certains sujets soient mis au ban et que juste quelques personnes puissent choisir la vie ou la mort d'un roman.
    S'il est de nouveau censuré, pourquoi ne pas le diffuser publiquement ? Sous licence Creative Commons CC-by-nc-nd par exemple ;)

    Cet article m'aura en outre informé du lien entre vous et Mélaka dont je ne me doutais pas. Je l'avais découverte dans le 33 rue Carambole il y a quelques années et avait aimé son travail avec Cha et Laurel. Wikipedia m'a donc fait découvrir en plus la "famille Karali". Amusant de voir comment certaines citations peuvent se vérifier.

    Sans intérêt mais je n'avais pas relu le nom de Denis Guiot depuis certains livres de Christian Grenier. Souvenirs souvenirs.

    Merci pour ces instants de nostalgies et cet histoire d'un livre :)
    3
    Gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:55
    Gudule
    Par bonheur, ce livre non censuré est publié dans mon anthologie parue chez Bragelonne, et intitulée "Les filles mortes se ramassent au scalpel". Fin d'une série de métamorphoses aussi éprouvantes pour le texte que pour son auteur !
    4
    Kévin Hinault
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:55
    Kévin Hinault
    Oups je n'avais pas compris le lien avec la première phrase ^^
    5
    Gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:55
    Gudule
    Cher Pounon ! Ces tribulations ne sont pas rares, dans le métier. La plupart de mes livres ont connu des mésaventures semblables avant d'atterrir sur la table des libraires. Pourtant, j'ai eu la chance de commencer ma carrière d'écrivaine à une époque où publier était bien plus simple qu'aujourd'hui. Les éditeurs privilégiaient encore les créations aux traductions de best-sellers anglo-saxons, ce qui n'est plus le cas. Je vous avoue que je ne voudrais pas débuter aujourd'hui. Par chance, on voit fleurir de plus en plus de petits éditeurs qui prennent le relai. Les petites maisons d'édition sont, aujourd'hui, le vivier des talents de demain. Pas beaucoup de sous, peut-être, mais une vraie passion. C'est la raison pour laquelle je conseille toujours aux jeunes auteurs de s'adresser, non à des Gallimard, Flammarion et autres Albin Michel, mais à des éditeurs moins prestigieux, certes, mais plus abordables, et surtout plus conscient de leur rôle de "découvreurs de talents".
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