• LE BEL ÉTÉ 43

     

     

                                                             LA DISCRÈTE

     

    Nous passions tout notre temps libre, soit au bord de la rivière, soit sur les espaces verts du village — l’un en particulier, le petit St Roch, d’où l’on apercevait la crête des Pyrénées.

    Souvent, je comparais ces charmes estivaux aux solitudes figées de l’inquiétant mois de juin. Je me revoyais, assise à cette même place, regardant les enfants courir avec les chiens, tandis que Castor jouait « Natalia » de Moustaki. Mélanie, Barbara et Brigitte, adossées au rempart,  bavardaient  joyeusement. Claude allait et venait, son appareil photo en bandoulière ; Olivier débouchait une bouteille de rosé ; nous grignotions des fruits, des morceaux de concombre, du fromage de brebis, en admirant le coucher de soleil. Et je me disais : « Rien de tout ça n’est vrai. On fait semblant. On tourne un film,  dans un décor, ma foi, assez joli, et avec une musique parfaitement adaptée. Quand il sortira, j’irai le voir. Peut-être même achèterai-je le DVD — à moins que je n’arrive à le télécharger. »

             Ces souvenirs éprouvants étaient déjà loin, heureusement. J’étais, comme on dit, retombée sur mes pattes. Une fois le cauchemar dissipé, l’univers, ô joie,  avait recouvré son harmonie. 

    De temps à autre, pourtant, les ficelles de l’exécrable scénar réapparaissaient en filigrane. Mais je flairais le piège et restais prudemment en retrait. Ainsi, lorsque Mme Siniac,  échappant à la vigilance de son mari et de son fils, se jeta dans le vide — au petit St Roch, précisément —,  pour fuir la maladie d’Alzheimer qui la rongeait, ne me sentis-je pas concernée.  Tout au plus l’admirai-je, et pour cause : bien que cette idée m’ait effleurée à maintes reprises (et tenue éveillée durant des nuits entières), j’eusse été incapable de la mettre en pratique. Et à la réflexion, tant mieux. Car si mon but était de partir en loucedé sans déranger personne, ce n’était certes pas le moyen idéal. Dix camions de pompiers et une escouade de flics s’avérèrent nécessaires pour la récupérer, toute démantibulée, dans une anfractuosité rocheuse, sous les yeux de sa famille et de ses voisins en larmes.

     

    Ce soir-là, dans le fracas des sirènes et les éclairs de gyrophares, je  bénis ma couardise, et remerciai mentalement cette pauvre Mme Siniac. Son départ en fanfare m’avait remis les yeux en face des trous. Nulle pulsion suicidaire ne m’a plus effleurée, depuis.

     

     

                                                           

     

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 13 Décembre 2013 à 07:46
    Ryko
    Et tu as sauté... dans les bras d'un roc. ♪"vertige de l'amour" ♫
    2
    Vendredi 13 Décembre 2013 à 07:56
    Gudule
    Ben voilà, t'as tout compris !
    3
    Vendredi 13 Décembre 2013 à 18:32
    Mêo
    Je la comprends, Mme Siniac.
    Mais tu es trop pas toute seule pour te permettre de nous larguer comme ça là maintenant. Que ce soit intentionnel ou pas. Tu n'as pas le droit et pis c'est tout.
    4
    Vendredi 13 Décembre 2013 à 18:36
    Gudule
    Nan, t'inquiète pas, j'ai promis à Castor. D'autant qu'il m'a fait un super-cadeau, en échange : ses meilleurs copains.
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    5
    Vendredi 13 Décembre 2013 à 21:27
    Castor tillon
    Mieux : les papouilles des castors.
    6
    Vendredi 13 Décembre 2013 à 22:18
    Gudule
    Hoûûû... C'est quoi, ces jeux de mots libertins ?
    7
    Samedi 14 Décembre 2013 à 21:55
    Gudule
    Le fils de cette pauvre dame, que je croise tous les jours dans le village, ignorera toujours qu'elle a commis une bonne action avant de mourir...
    8
    GH
    Lundi 16 Décembre 2013 à 11:41
    GH
    Ben oui,Madame Siniac et son saut de l'ange, c'est forcément des idées qui, un jour ou l'autre, se retrouvent dans la tête… Et je ne suis pas sûre que la mutation de l'ange en marionnette démantibulée suffise à être toujours dissuasive : tout le monde n'a pas un gentil castor dans son lit ! Précision : je ne parle pas pour moi !!!
    9
    Lundi 16 Décembre 2013 à 13:40
    Gudule
    Exact ! Sans ce gentil Castor, la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue !
    10
    GH
    Lundi 23 Décembre 2013 à 02:20
    GH
    Je suis revenue à mon point de départ…
    Bientôt, j'aurais rattrapé mon retard;
    Rime pauvre !
    11
    Pierre-Yves Delarue
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:30
    Pierre-Yves Delarue
    La patrouille des Castors ?
    12
    Pata l
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:30
    Pata															l
    Elle a sauté dans le vide, avant que celui-ci ne l'emplisse complétement... Triste fin mais déclencheuse de bonnes résolutions !
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