• LE BEL ÉTÉ 31

     

     

                                     PETITS ARRANGEMENTS AVEC LES MORTS (SUITE)

     

             Shabazz aussi, je lui parlais. Enfin, je l’engueulais.  Parce que bon, s’être suicidé six mois avant le décès de Sylvain, c’était d’un goût plus que douteux, je trouve.

             — T’es vraiment le roi des égoïstes ! l’apostrophais-je mentalement. Tu étais sans arrêt en train de m’appeler au secours, et quand j’ai eu besoin de toi, macache !

             Shabazz (de son vrai nom Alain) était l’un de mes plus vieux complices. Notre amitié datait des années 70. Nous nous étions croisés à la rédac’ de « Fluide glacial » où il posait pour un roman-photo sous le pseudo de « Mantegazziani ». C’était lui qui m’avait initiée à l’homosexualité masculine, faisant de moi, à jamais, une fervente pasionaria de la cause gaie. Des bars du Marais aux défilés rocambolesques de la Gay Pride, nous avions arpenté bras-dessus, bras-dessous tous les lieux équivoques de Paris. Les musées également, ainsi que les théâtres, les salles de concert, les cinémas d’art et d’essai, les galeries de peinture, les librairies, car Shabazz avait la création dans le sang. Sculpteur, plasticien, photographe, musicien, et surtout écrivain à l’imagination caustique et sans limites, ce touche-à-tout de génie (incapable, par ailleurs d’exploiter ses talents) traînait depuis quelques années une vie déliquescente dans les faubourgs de Toulouse. Hormis les interminables coups de fil qu’il me passait un soir sur deux, et, de temps à autre, un week-end au village, il fuyait ses semblables, cloîtré dans son studio tel un bernard l’hermite au fond de sa coquille.

     

             En claquant la porte une bonne fois pour toutes, il m’avait privée, moi qu’il prétendait aimer, du réconfort de son affection — ce qui, à mes yeux, justifiait amplement ces reproches.

             Vengeresse, je glapissais, en mon for intérieur :

             — Si t’avais attendu un peu, crème d’andouille, je te signale qu’on aurait pu le faire, ce fameux voyage à Vienne dont tu rêvais depuis si longtemps ! Et j’aurais passé un hiver moins sinistre. Mais bon, quand on s’en fout de ce qu’éprouvent les autres…

     

             Il ne m’a jamais répondu, l’animal. 

             Les morts, ce n’est pas communicatif.

     

             Tout compte fait, je préfère les vivants.

     

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  • Commentaires

    1
    R.
    Dimanche 1er Décembre 2013 à 11:43
    R.
    Là, il y a un ermite incapable d'exploiter ses talents qui ne peut que dire " plus envie de rire".
    Le recueillement, ça repose.
    2
    M.
    Dimanche 1er Décembre 2013 à 12:06
    M.
    Moi aussi j'dis rien. J'suis toute émue. Respect
    3
    Lundi 2 Décembre 2013 à 00:37
    Castor tillon
    Ce joyeux trublion a été l'artisan (involontaire) d'un des pires moments de solitude de Gudule.
    Régalez-vous : http://gudule.over-blog.com/article-grands-moments-de-solitude-3-93784049.html
    4
    Mardi 3 Décembre 2013 à 19:58
    Gudule
    Une plaie béante pour les autres, peut-être, mais un bienheureux néant pour la personne qui ne se sent plus la force de vivre. Tu verras, j'aborde le thème à plusieurs reprises dans les prochains épisodes du Bel été.
    5
    Mercredi 4 Décembre 2013 à 11:51
    Gudule
    Hou, Pata, ça, c'est un beau compliment !
    6
    GH
    Dimanche 22 Décembre 2013 à 00:19
    GH
    Difficile de rire à propos du suicide…
    7
    Dimanche 22 Décembre 2013 à 12:06
    Gudule
    Rire non, mais sourire, oui, quand cet envol est le fruit d'années de désir intense. En annonçant le décès de Shabazz, j'avais écrit cette petite phrase : Shabazz et allé voir de près le visage de la mort. Il en rêvait ; il l'a fait.
    8
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:30
    gudule
    Et pourtant, sacrénom, il avait de l'humour !
    9
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:30
    gudule
    Hi hi, t'as retrouvé ça, toi ! J'en profite pour rappeler que mes "Grands moments de solitude" sortiront théoriquement en janvier chez Rivière Blanche, en hors-série. Sous une très jolie couverture d'Edika !
    10
    Pata l
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:30
    Pata															l
    Dommage que ce compagnon de route ai choisi un raccouci pour la sienne, de route :(
    11
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:30
    gudule
    Pourquoi tu crois que je l'engueule dans mon avant-dernier Bel été ?
    12
    Pata l
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:30
    Pata															l
    "Le suicide est la solution des lâches" me disait celui là même qui a choisi cette voie... Oui, c'est moche, d'abandonner ainsi, et ça mérite les pires engueulades !
    13
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:30
    gudule
    Perso, je considérerait plutôt que c'est un acte d'un courage surhumain. Mais peut-être (dans certains cas) monstrueusement égoïste. Maintenant, peut-on reprocher à quelqu'un qui souffre comme un damné d'être prêt à tout pour cette souffrance s'arrête ?
    14
    Pata l
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:30
    Pata															l
    D'un coté physique, oui, il faut un courage surhumain pour effectuer ce geste contre nature, qu'est le fait de se donner la mort... Après, d'un autre coté, je pense que c'est comme s'arracher une croute, c'est la fin d'une souffrance mais c'est l'ouverture d'une plaie béante à la place.
    15
    Pata l
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:30
    Pata															l
    Ouille, ça va faire mal ! Mais vu ton écriture, il y a des chances que cette plaie me plaise !
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