• histoires de cow-boys 4

     

     

                                                                   LA BLÈCHE FRISÉE

     

           Aaron Mac Aron avait un gros problème : il était moche. Mais pas un tout petit peu, hein ! Pas légèrement laid ou vaguement disgracieux, non : carrément immonde. Dans l’Ouest sauvage dont, pourtant,  les habitants « en avaient vu d’autres » comme on dit, quiconque le croisait vomissait aussitôt.

             Le pauvre garçon souffrait beaucoup de cette situation, car, étant d’une nature sensible, il rêvait de se marier et de fonder une famille. Hélas, toutes les jeunes filles se détournaient de lui. Les vieilles aussi, d’ailleurs. Et même les très vieilles.

             Bref, aucune — mais alors là, vraiment, vraiment aucune — ne voulait d’un mari qui la fasse vomir tout le temps.

             Un jour qu’il errait tristement dans le désert, Aaron Mac Aron aperçut un Indien, gisant sur le sable. Bien que mal en point, l’homme vivait toujours, si bien qu’il le ramena chez lui pour le soigner.

             Quand l’Indien s’éveilla, il eut très peur. Dans son esprit encore embrumé, l’horrible individu assis à son chevet ne pouvait être qu’un démon !

             — J... je suis en enfer ? bredouilla-t-il, épouvanté.

             Aaron se hâta de le détromper.

             L’Indien, qui avait bon cœur, compatit aux malheurs de son sauveur. Aussi, après avoir copieusement vomi, lui déclara-t-il :

             — Va trouver de ma part le sorcier de la tribu des Blèches, il est très puissant. Peut-être sa magie pourra-t-elle conjurer le sort et te rendre figure humaine ?

             Aaron suivit ce conseil. Son irruption dans le camp indien fut saluée de la manière habituelle : guerriers, squaws et papooses dégobillèrent en chœur. Puis, le chef Dindon-qui-glousse, ayant écouté sa requête (avec, par précaution, une bassine sous le menton), appela le sorcier :

             —  Scalp-frisé, j’ai un client pour toi !

             Scalp-frisé portait bien son nom. Des cheveux bouclés, d’un noir d’encre, ornaient son crâne, retombant en mèches folles sur le masque qui cachait ses traits. Sans un mot, il prit Aaron par la main et l’emmena dans son tipi.

             — Vous ne vomissez pas ? s’étonna le jeune homme.

             Pour toute réponse, le sorcier retira son masque. Et apparut alors le plus ravissant visage qu’on puisse imaginer. Un visage féminin, je précise. Et baigné de larmes.

             — Mais..., bêla Aaron, stupéfait.

             D’un geste, Scalp-frisé lui ordonna de se taire.

             — Je suis une fille mais tout le monde l’ignore, souffla-t-elle. Ma mère m’a abandonnée à ma naissance, sans doute à cause de ma laideur...

             — Votre laideur ? coupa Aaron, de plus en plus surpris.

             — Oui, j’étais une horreur, une abomination. À côté de moi, tu serais presque beau.

             Elle prit le temps de se moucher, car à cette évocation, ses larmes redoublaient.

             — Le sorcier des Blèches m’a recueillie, cachée, et durant de nombreuses lunes, a imploré les dieux de m’embellir, poursuivit-elle. Ils l’ont exaucé, mais à une condition : que je sois malheureuse.

             — C’est-à-dire ?

             — Que lorsque je pleure, je suis belle. Mais dès que sèchent mes larmes, je redeviens affreuse. 

             —Vous vous moquez de moi ? 

             — Hélas, non... Mon père adoptif m’a fait beaucoup souffrir, et je l’en remercie. Il m’a également appris son métier. C’est ainsi qu’à sa mort, je suis devenue sorcier à la place du sorcier, même si, en théorie, cette profession n’est réservée qu’aux hommes.

             Elle renifla un grand coup.

             — Je puis, si tu le souhaites, t’appliquer le même traitement qu’à moi. Avec, bien entendu, les mêmes conséquences...

             Aaron, qui n’avait rien à perdre — et, de plus, ne croyait pas un traître mot de cette histoire — accepta sans hésitation.

             Le sorcier (enfin... la sorcière) se mit donc au travail. Elle confectionna des onguents, prépara des tisanes, récita des incantations, fit brûler des herbes odorantes, couvrit son patient d’amulettes et de peintures cabalistiques... En vain. Au terme du rituel magique, Aaron était toujours aussi vilain.

             —J’étais sûr que ça ne marcherait pas, s’effondra-t-il. Je resterai toute ma vie un être répugnant.

             Scalp-frisé, aussi déçue que lui, mêlait ses larmes aux siennes, quand soudain :

             — Oh ! s’écria-t-elle.

             Et, sans que rien l’ait laissé prévoir, elle devint d’une laideur effroyable.

             Sous le choc, Aaron faillit se trouver mal.

             — Que... que... que... qu’est-ce qui se passe ? ânonna-t-il.

             — Regarde-toi, dit-elle, en lui tendant un miroir.

             Un magnifique visage s’y dessina. Le jeune homme n’en crut pas ses yeux.

             — C’est... c’est moi, ça ? bégaya-t-il. On dirait Robert Pattinson, en mieux !

             Scalp-frisé, qui entre-temps avait remis son masque, hocha la tête.

             — Ça me fait vraiment plaisir de te voir ainsi ! déclara-t-elle.

              — Et à moi, donc ! Je vais enfin pouvoir réaliser mon rêve...

             À peine Aaron avait-il prononcé ces paroles pleines d’espoir que, bleum ! il redevint hideux.

             Avec un soupir de tristesse, Scalp-frisé retira son masque. Elle avait retrouvé son ravissant visage.

             —Je suis désolée, murmura-t-elle, mêlant ses sanglots à ceux du jeune homme — qui, entre-temps, était redevenu beau.

             Ce que voyant, elle sourit.

             Redevint laide.

             Et ainsi de suite.

             Cette alternance de beauté et de laideur eût pu durer longtemps si Aaron, ayant compris le processus, n’avait brusquement décrété : 

             — Bon, ça suffit comme ça. Ne remets pas ton masque et planque ce miroir.

             Dès lors, face à cette créature dont la vue l’horrifiait, et ne pouvant se réjouir de sa propre métamorphose, il broya du noir — et donc resta beau.

             Cela dura, oh, au moins trois minutes. Au bout desquelles Scalp-frisé hoqueta :  

             — Je t’aime, Aaron, mais notre amour est impossible...

             Ce désolant constat la rendit plus belle que jamais. Lui, en revanche, devint d’une laideur inouïe car cette déclaration comblait tous ses désirs.

             — Et allez donc, c’est repart, grommela-t-il. Tu n’aurais pas un autre masque, par hasard ?

             Elle lui en tendit un. D’un même geste, ils cachèrent pour toujours leurs visages, afin de ne garder l’un de l’autre que le souvenir de leur radieuse beauté.

             Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, ni plus ni moins moches que le commun des mortels. Et lorsque ces enfants leur demandaient :

             — Papa, maman, pourquoi ne retirez-vous jamais vos masques ?

             Les heureux parents répondaient d’une seule voix :

             — Pour préserver notre bonheur !

            

     

     

    Petite leçon d’indien :

    squaw = femme

    papoose = enfant

    tipi (ou teepee) = tente

    scalp = cheveux

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 18 Décembre 2014 à 21:28
    Tororo

    Eux deux, au moins, quand ils se voyaient, ils pleuraient, mais ils ne vomissaient pas. Ça doit être ça, l'amour au premier regard.

    2
    Vendredi 19 Décembre 2014 à 00:02

    Ben moi j'suis hyper contente ! Burp.

    3
    Vendredi 19 Décembre 2014 à 00:22

    Mince, quelle salade ! Elle a pas de pot, la frisée aux lardons. Laid tu l'es, laitue le reste.

    4
    Vendredi 19 Décembre 2014 à 12:28

    yunette, tu digères pas les crudités ?

    5
    Vendredi 19 Décembre 2014 à 12:30

    LA FRISÉE AUX LARDONS, TU L'AIMES, TU LA BLÈCHES !

    6
    Mardi 25 Août 2015 à 11:27

    Comme quoi, malheureux au Je, heureux en amour ;)

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