• histoires de cow-boys 1

     

                  LE SHERIFF QUI AVAIT PEUR DE SON OMBRE 

     

             Vous connaissez tous cette berceuse du vieil Ouest :

     

                              Le sheriff

                              N’a qu’un tif

                              Mais il a deux flingues

                              Et quand il les sort

                              On est mort,

                              C’est dingue !

            

             Mais savez-vous quelle est son origine ? Non, n’est-ce pas. Eh bien, je vais vous la raconter.

     

             Sam Nacuntif était valet de chambre à Washington, chez la comtesse Popovpopof. Cet emploi offrant de nombreux avantages — un salaire élevé, une belle maison et des relations dans la haute société —, il l’aurait conservé jusqu’à la fin de ses jours si le vent de l’aventure ne l’avait chatouillé.

             Ce fut une petite annonce, en première page du journal, qui déclencha tout :

             Vous qui n’avez pas froid aux yeux, venez remettre de l’ordre dans une ville dévastée par les cafards. Devenez sheriff à Bingbang-city !

             À dater de ce jour, Sam se mit à rêver. Il se voyait déjà, coiffé d’un feutre à larges bords, l’étoile d’or accrochée au revers de son gilet, paradant sur son cheval devant ses administrés... Les saluant d’un léger mouvement de tête... Acceptant leurs hommages avec bienveillance... Et que fallait-il faire, pour obtenir ce poste mirifique ? Juste un peu de ménage — c’est-à-dire sa spécialité.

             « Mettre de l’ordre dans une ville, ça ne doit pas être tellement plus compliqué que dans une maison, se disait-il. Quant aux cafards, j’en viendrai vite à bout : aucun insecte ne résiste à mon plumeau ! »

             Vous l’aurez compris, Sam avait pris les termes de la petite annonce au « pied de la lettre ».

             Bref,  ce qui devait arriver arriva : un beau matin, n’y tenant plus, il rendit son tablier, fit ses bagages, et partit vers les vastes étendues du Far-West.

             Après un interminable voyage, le train du désert le déposa enfin en gare de Bingbang-city. Certes, l’endroit n’était pas attirant, comparé aux luxueuses avenues  de la capitale. Imaginez une rue ensablée, bordée de part et d’autre de façades bancales ; des volets bringuebalants, fermés pour la plupart ; et aucune trace de vie hormis quelques cadavres gisant dans le caniveau... Devant ce désolant spectacle, Sam eut un mouvement de recul, mais se ressaisit vite : il était trop tard pour changer d’avis, le train suivant ne passait que dans un mois.

             « Je m’en vais nettoyer tout cela de fond en comble, décréta-t-il. Par quoi vais-je commencer ? »

             Son regard parcourut le triste paysage et tomba sur l’officine du sheriff.

             « Bon, je m’installe d’abord, on verra après. »  

             La porte grinça lorsqu’il la poussa, et un nuage de poussière s’éleva du plancher.

             — Bienvenue en enfer, fit une voix venue de nulle part.

             Quand le nuage fut dissipé, Sam put constater qu’elle appartenait à un petit vieux, assis sur un rocking-chair, la pipe au bec et les pieds posés sur le bureau.

             — On m’appelle Old Frog, déclara le curieux personnage. Je vous attendais pour vous remettre ceci... 

             Il tendit au nouveau-venu un trousseau de clés, deux révolvers, une étoile métallique percée en son milieu, et un minuscule paquet cadeau. 

             — C’est quoi, ça ? s’enquit Sam en déchirant le papier.

             — La balle qui a tué votre prédécesseur.

             Ces mots furent ponctués d’un ricanement sénile, puis Old Frog s’éclipsa, laissant son interlocuteur pétrifié de stupeur.

             Pas pour longtemps, fort heureusement. Sam Nacuntif était un homme plein de ressource. L’instant d’après, outré par la saleté qui régnait dans la pièce, il retroussait ses manches, si bien que le taudis brilla bientôt comme un sou neuf.

             «  Voilà une bonne chose de faite, s’écria-t-il, en épongeant son front en sueur. Maintenant, allons visiter la ville. »

             Il empocha ses clés, épingla l’étoile sur sa poitrine, fourra les deux révolvers dans ses poches et sortit.

             A peine avait-il fait trois pas qu’une balle siffla à ses oreilles, pour aller se ficher dans le mur, derrière lui.

             — Alors, blanc bec, on cherche les embrouilles ? cria le tireur, un grand échalas à mine patibulaire, qui semblait ignorer l’usage du rasoir (ainsi que celui du savon, du dentifrice, du peigne et même du coton tige).

             La porte du saloon s’entrouvrit, et une dizaine de cow-boys, attirés par le bruit, se massèrent dans l’embrasure. Old Frog faisait partie du lot.      

             — Qu... qui c’est ce t... type ? lui demanda Sam, en désignant son agresseur. 

             — Paulo l’asticot, la pire ordure à cent lieues à la ronde.

             — Après moi, bien sûr ! rectifia un petit gros au visage rubicond. 

             Un coup de feu ponctua ses paroles, et le chapeau de Sam, percé de part en part, vola par terre.

             — Et... et lui, c’est qui ?

             — Peter ze tueur, clamèrent tous les cow-boys en chœur.

             Sam avala sa salive, toussota, puis, faisant face aux deux bandits, s’enquit poliment :

             — Que voulez-vous exactement, messieurs ? 

              — T’envoyer au cimetière, s’esclaffa l’un.

             — Troué comme une passoire, ajouta l’autre, dans un éclat de rire féroce. 

             — Mais... pourquoi ?

             — Parce qu’un bon sheriff est un sheriff mort.

             Ça avait au moins le mérite d’être clair.

             — Vous détestez tellement l’ordre ? s’étonna Sam.

             Ce furent les colts qui répondirent, si bien que le malheureux sheriff n’eut d’autre choix que de prendre la poudre d’escampette.

             Il courut droit devant lui pour ne s’arrêter qu’à la tombée du jour, à l’orée d’une forêt. Tandis qu’il reprenait son souffle, le soleil couchant projeta son ombre sur sol, à ses côtés. Une ombre gigantesque et terriblement menaçante que, dans son affolement, il prit pour celle d’un autre.

             Saisi de panique, l’ex-valet de chambre— qui n’avait jamais touché une arme de sa vie — sortit ses revolvers et tira au hasard, dans toutes les directions. De sorte qu’il descendit, sans le faire exprès, Devil Damned, l’infâme voleur de chevaux, Edgar Pink-Yellow, l’horrible détrousseur de diligence et Big Bastard, l’abominable pilleur de banques. Car il y avait foule dans cette forêt-là, qui servait de repaire à tous les malfrats dont la tête était mise à prix.

             Ce haut-fait involontaire eut de multiples conséquences :

             Primo, les habitants de Bingbang-city, débarrassés d’un trio redoutable, portèrent leur sheriff en triomphe.

             Deuzio, les autres bandits, pris de peur, quittèrent la région pour n’y plus revenir.

             Troizio, Sam encaissa des primes considérables qui firent de lui l’un des hommes les plus riches du pays.

             Ainsi l’ancien valet de chambre de la comtesse Popovpopof comprit-il que, pour faire le ménage au Far-West, un plumeau était moins efficace qu’une paire de flingues. Si bien qu’il s’empressa de prendre des cours de tir ! 

     

     

       Petite leçon d’anglais :

       Old Frog = Vieille grenouille (ou vieux crapaud, si vous préférez le masculin)

       Devil Damned  = Démon Damnation (ce qui ne veut rien dire mais sonne agréablement à l’oreille)

        Edgar Pink-Yellow = Edgar Rose-Jaune (charmant nom pour un bandit, n’est-ce pas ?)

         Big Bastard = Grand Bâtard

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 16 Décembre 2014 à 02:15
    Tororo

    Cette histoire-là, je fais une entaille sur ma souris pour me rappeler où c'est qu'il faut cliquer pour retrouver où elle est planquée! Pour sûr. *ptoui*

    2
    Mardi 16 Décembre 2014 à 13:03

    Ça veut dire qu'elle t'a plu, Tororo ? YESSSSS ! Y en a encore quatre ! En fait, j'avais écrit ce recueil pour faire suite à plusieurs autres albums de la même série  : "histoires de pirates", "Histoires de chevaliers", "Histoires de sorcières", "Histoires de magie et de fées", "Histoires de loups". Toujours le même principe : de grands mythes classiques du conte pour enfants, traités sous le mode de l'humour et de la dérision. Hélas, l'éditeur prévu au départ (et dont les autres livres de la série se vendaient bien) n'en a pas voulu pour une mystérieuse raison ; trois mois de travail pour des prunes ! Sympatoche, non ? (Ah oui, j'oubliais, j'avais proposé aussi " Histoires de cosmonautes") mon petit-fils Maxou a été très déçu en apprenant que le livre ne se ferait pas. des fois, les éditeurs jouent de sales tours aux enfants !

    http://www.editionsmilan.com/Livres-Jeunesse/ALBUMS-ET-CONTES/4-ans-et/HISTOIRES-DE/Histoires-de-pirates

    3
    Mardi 16 Décembre 2014 à 18:41

    Les éditeurs, ces bêtes curieuses...

    Grmpff, et dire que j'ai déjà dépassé mon quota bouquins pour Nowell... tant pis, ça sera pour le nouvel an !

    4
    Mardi 16 Décembre 2014 à 19:25

    bof, tu liras ça sur le blog, Yunette !

    5
    Mardi 16 Décembre 2014 à 19:49

    Hého ! J'adore ton blog, mais si je veux du Gudule en papier, (et pas en carton, hein, m'fais pas dire c'que j'ai pas dit ^^), tu vas pas m'en empêcher ! Non mais ! *grommelle, tiens, pour la peine*

    6
    Mardi 16 Décembre 2014 à 20:14

    EN TOUT CAS, LES "HISTOIRES DE EXISTENT TOUTES EN PAPIER, ET À BAS PRIX PUISQUE D'OCCASE DONC, VIVE LES ACHATS EN LIGNE !

     

     

    7
    Mardi 16 Décembre 2014 à 21:10

    *tremble* Voui m'dame Gudule, bien m'dame Gudule !

    8
    Mardi 16 Décembre 2014 à 21:12

    je vais me faire tuer par les libraires normaux, moi ! mais bon, l'occase, c'est l'extase !

     

    9
    Mardi 16 Décembre 2014 à 21:21

    Je suis une aficionado de l'occasion, pour les bouquins... Mais ça ne m'empêche pas, parfois, de me ruiner chez mon libraire. (et c'est quand je repars, chargée comme une mule, que je suis contente que cette géniale librairie ne soit pas plus près de chez moi... parce que sinon, ce ne serait pas 3 à 4 fois l'année que j'irais...)

    10
    Dimanche 16 Août 2015 à 01:38

    Hé ben, ça change des histoires de cow-boys qui tirent plus vite que leur ce récit d'un shérif qui tire sur la sienne !

    Et qui fait mouche ! Ben, en voilà une reconversion réussie :)

     

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