• grands moments de solitude 96 (tome 2)

                                                                   Serial menteuse 

     

                                      Si je n’étais pas menteuse, je n’aurais jamais écrit

                                                                                                          Colette

     

             Du plus loin que je me souvienne, le mensonge a toujours fait partie de ma vie. Et je ne parle pas que du mensonge utile, celui qui vous évite une punition ou une embrouille. Ce mensonge-là est sans saveur : c’est de la légitime défense.

             Tuer par nécessité n’a jamais fait jouir un serial killer. Ce qui l’excite, c’est le crime gratuit, sans autre raison d’être que la beauté du geste. De même, mes mensonges n’avaient pour unique objectif que le plaisir (« le vice » eût rectifié ma mère). C’était mon hobby ; un divertissement pur, comme l’art, la musique ou le sport.

             — Tu nous racontes des fariboles, me reprochait mon entourage lorsque je narrais, avec force détails, un événement imaginaire en le présentant comme authentique.

             C’était vrai.

             — Tu mens comme tu respires, me disait-on encore.

             C’était vrai également.

             ­ — Comment veux-tu qu’on te croie si tu racontes n’importe quoi ?

             Bah, qu’on me croie ou non, ça m’était bien égal : le but de la manœuvre n’était pas de  convaincre mais d’inventer ; d’offrir à mes fantasmes ce précieux exutoire : l’oreille d’une tierce personne. Ou mieux encore : son effarement.

              Etais-je mythomane ? Point du tout, je vous l’assure. La mythomanie est une névrose. Ceux qui en sont affectés mentent contre leur gré. Moi, je mentais sciemment, comme on mange un bonbon ou du chocolat blanc. Je savourais chaque bouchée en connaisseuse, et plus le mensonge était gros, plus il désarçonnait mon interlocuteur, plus je prenais mon pied. Ainsi ai-je affirmé, à une copine de sixième, avoir un petit ami américain nommé Johnny qui m’envoyait des lettres d’amour torrides — lettres que j‘écrivais moi-même, bien entendu, jusqu’à ce que la copine s’étonne :

             ­ —Dis donc, pour un Américain, il est drôlement fortiche en français, ton Johnny ! Pas une seule faute d’orthographe en cinq pages !

             Oups ! Trahie par mon point fort ! Dès lors, je m’efforçai de truffer mes lettres d’erreurs, ce qui, de prime abord m’amusa beaucoup (après tout, estropier la syntaxe était un mensonge comme un autre — et plus habile encore, puisqu’il ne s’adressait qu’aux « initiés », le commun des mortels étant hermétique aux évidences grammaticales).

             Hélas, je fus surprise en pleine forfaiture par la prof de français ( car j’écrivais pendant les cours).

             — Apportez-moi cette feuille, exigea-t-elle.

             Vu la teneur de la feuille en question, j’obéis à reculons.

             Mais, l’ayant parcourue d’un œil distrait, l’enseignante ne releva ni les déclarations enflammées, ni  les petits noms tendres, ni les situations scabreuses que j’y mentionnais. Elle se contenta de pointer chaque faute au Bic rouge et, en représailles, m’obligea à copier une cinquantaine de fois la règle de l’accord des participes passés.

     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 17 Septembre 2014 à 22:08

    Ca me fait penser à la petite chansonnette "menteries d'aujourd'hui" : "je ne suis pas une menteuse, mais j'aime bien les bêtises. Raconter me rend heureuse, même si ce sont des sottises" 

     

    Je n'ai pas encore eu l'occasion de le dire, mais merci pour vos grands moments de solitude quotidien :)  J'ai découvert votre blog plus ou moins à la période du premier tome, à ce moment là, si je me souviens bien, il ne devait y avoir que 40 anecdotes, puis on est passé à 100, puis à 200, et maintenant un tome 2... ca me comble, j'adore les souvenirs, surtout ceux bien écrit ! (et quelle mémoire !)

    merci encore ! :)

    2
    Jeudi 18 Septembre 2014 à 07:50

    merci à toi Slaweka pour ta lecture joyeuse de ces petits éclats de vie !

    3
    Mardi 30 Décembre 2014 à 12:14

    On ne t'a jamais raconté l'histoire du p'tit garçon qui appelait au loup ?

    Je m'en suis servie encore il n'y a pas si longtemps que ça, et je me suis fait peur à moi même en la racontant ! ;)

    4
    Mardi 6 Janvier 2015 à 18:28

    Pata, j'ai repris cette histoire il y a genre un an dans une solitude ET le "au loup!" s'était transformé en "manman, y a plus de P. Q.  !"

    5
    Mardi 24 Mars 2015 à 18:47

    Hé, hé : et à plus forte raison, je pense que tout l'aspect ludique de cette histoire prend clairement ses marques dans cette interprétation : ça sent clairement la merde alors de mentir ^^

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