• grands moments de solitude 9 (tome 2)

                                              Tu seras un homme, mon fils

     

               La cour de l’école d’Aubervilliers n’étant séparée de la rue que par un grillage à claire-voie, j’avais pris l’habitude d’aller faire mes courses à l’heure de la récréation. Cela me permettait de voir Frédéric en passant — le plus souvent à son insu.

               Or, ce jour-là, au lieu de jouer avec ses camarades, il affrontait, seul, une demi-douzaine de gamins braillards.  Sa posture menaçante : dos au mur, poings en avant, dents serrées, lippe mauvaise, me mit aussitôt la puce à l’oreille. Cette fois, il ne s’agissait pas d’un jeu ; mon fils était bel et bien prêt à en découdre.

               Un peu inquiète, j’appelai la surveillante pour lui demander des explications. Elle me les donna volontiers.

                Comme il avait plu la nuit précédente, la cour était pleine d’escargots que les enfants s’amusaient à piétiner. En ardent défenseur des animaux, Frédéric s‘était empressé de ramasser les survivants, les avait entassés dans un coin, et montait la garde devant. Quiconque approchait des gastéropodes était refoulé sans pitié.

               Cette attitude chevaleresque amusait visiblement l’institutrice. Moi, elle me chavira. Le poème de Rudyard Kipling « Tu seras un homme, mon fils » me revint aussitôt en mémoire, et je criai :

               — Bravo, mon chéri ! Je suis fière de toi !

               Dopé par cet encouragement, Frédéric, perdant toute mesure, fonça tête baissée sur le plus proche assaillant qui se retrouva à terre, le nez en sang.

               Tout en l’emmenant à l’infirmerie, l’institutrice me décocha un regard noir.

               — Ah là là,, voilà ce qui arrive quand on laisse les parents se mêler de la vie scolaire ! lança-t-elle à sa collègue, suffisamment fort pour que je l’entende.  

               Dans la semaine qui suivit, le grillage fut remplacé par une palissade opaque. Et désormais, je fis mes courses l’après-midi.

     

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 21 Juin 2014 à 00:37
    elleAnnie GH
    Les relations parents-enseignants n'ont jamais été simple !!!
    2
    Samedi 21 Juin 2014 à 04:11
    Castor tillon
    C'est normal, Frédéric ne voulait pas qu'on le prenne pour un mollusque. J'entends d'ici son cri de guerre : "laisse Cargot tranquille !".
    3
    Samedi 21 Juin 2014 à 10:44
    Gudule
    Ferais-tu allusion à Castor et Mollux ?
    4
    Dimanche 22 Juin 2014 à 14:44
    Mêo
    Ben quoi ? C'était aux enseignants de se mêler de la vie des escargots, aussi !
    Moi j'aime bien les manger mais je n'aime pas qu'on les écrabouille gratuitement. Bravo Frédéric.
    5
    Lundi 21 Juillet 2014 à 17:02
    Pata
    Et depuis, chez les escargot, se raconte la légende de "celui qui les sauva" !
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