• grands moments de solitude 86 (tome 2)

                                                        Monsieur Garabédian (bis)

     

           Je me mis donc illico en quête d’une nounou et la trouvai sans peine. Il s’agissait de Naïma, ma voisine d’en face, un jeune femme joviale que je connaissais de vue, car elle était toujours accompagnée d’un nain qui, lui-même ne se déplaçait jamais sans son oud* (dont il jouait à tout propos — et à ravir).

             — Je vous présente mon fils Sami, me dit-elle aussitôt que nous nous fûmes mises d’accord. J’espère que Frédéric n’aura pas peur de lui.

             Peur ? Frédéric ? Je faillis lui rire au nez.

             Rassurée par ma réaction, , elle s’abandonna au jeu des confidences.

             — Son apparence rebute certaines personnes, m’expliqua-t-elle ; on l’assimile un peu à un djinn malfaisant. Mais ce n’est pas sa faute, ia haram, c’est la mienne : si je n’avais pas demandé à la rebouteuse de le faire passer… Avec toutes ses potions, elle m’a pourri le ventre et voilà le résultat.  Ah, celle-là, si un jour je la retrouve, je lui crèverai les yeux !

             Je n’osai pas lui répondre que, le nanisme étant génétique, cette tentative d’avortement ne pouvait en être la cause, mais je me promis de le faire un jour.

             — En attendant, Sami a bien du talent, me contentai-je de remarquer. Et Frédéric est fasciné par sa musique.

             C’était la vérité vraie : mon petit garnement, si remuant d’habitude, écoutait, bouche bée les accords de l’instrument. Et il ne pensait même pas à faire des bêtises !

             Dès lors, Sami et lui devinrent inséparable. « Ami » était le premier nom qu’il prononçait en s’éveillant, et, chaque matin, il n’avait qu’une hâte : courir chez la voisine retrouver son copain qui, bien qu’adolescent, lui rendait la pareille.

             Il fallait les voir se précipiter l’un vers l’autre dès que je partais travailler, l’un traînant son oud, l’autre le sac plastique contenant ses langes propres et son biberon d’eau. Main dans la main, ils traversaient la ruelle entre nos deux maisons, puis s’asseyaient par terre et, tandis que Frédéric faisait rouler, vroum, vroum, ses petites autos, « Ami » l’accompagnait d’un de ces chants nostalgiques dont les Arabes ont le secret.

             Ce fut pour eux deux une période heureuse. Pour Naïma aussi,  qui, non seulement voyait s’épanouir son fils, mais tirait de l’affaire un gentil revenu.

             Le miracle Garabédian avait encore frappé.

     

                                       * oud = sorte de mandoline traditionnelle

                                       * Ia haram : Le pauvre

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 6 Septembre 2014 à 20:59

    En tout cas, Sami donne bien du bonheur à sa maman, il n'est pas un nain gras.

    J'avais un pote comme Sami, extrêmement gentil, quand j'allais en vacances en Bretagne. On se passait nos masques et tubas, on se plantait la gueule dans le sable, on s'amusait bien !

    2
    Mardi 30 Décembre 2014 à 11:25

    Hé, hé, le Oud, outre qu'il rime avec un mot anglais qui qualifie bien ton texte (et Mr Garabédian !), je le connaissais grâce à une référence... Disons, très éloignée du Liban : https://www.youtube.com/watch?v=PZAeyHONMHk

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