• grands moments de solitude 8 (tome 2)

                                                     Odeur de sainteté

     

               D’où ma mère tenait-elle cette stupide conviction ?  De quelque revue féminine d’après guerre, sans doute. Ou alors, d’une voisine, naturopathe avant la lettre. A moins qu’un petit plaisantin sans scrupule, connaissant sa crédulité, n’ait eu envie de rire à ses dépens…

               Bref, elle affirmait que pour avoir de beaux cheveux, il fallait les badigeonner avec sa propre urine. Pas de la vieille pisse macérant au fond des WC, non : le pipi tout frais du réveil que, pour mieux me leurrer, elle nommait « la rosée ».

               Car, non contente d’appliquer cette méthode sur elle-même, elle m’obligeait à l’imiter, ce qui, bien sûr, me révulsait. Mais comment, à huit ans, faire valoir son droit à l’hygiène ? Contre l’autorité maternelle, je n’étais pas de taille… En dépit de mes protestations, je partais donc chaque matin en classe avec une chevelure humide qui, au fil des heures, commençait à « sentir ».

               N’ayons pas peur des mots : je puais littéralement. Et plus le temps passait, plus l’âcre fragrance m’incommodait — comme elle incommodait mes petites camarades. Si bien que ces dernières, ayant vite repéré l’origine de l’odeur, s’empressèrent de chuchoter à la ronde  : « Y a Anne qui a fait pipi dans sa culotte ». Gloussements et ricanements saluèrent cette accusation que, d’ailleurs,  je ne démentis point. À tout prendre, je préférais passer pour une pisseuse plutôt que d’avouer mes honteuses pratiques. C’était moins humiliant pour moi et ma famille.

               A dater de ce jour, je pris l’école en grippe. Car les élèves fronçaient le nez sur mon passage, se pinçaient ostensiblement les narines ou me montraient du doigt avec des « psss, psss, psss » narquois. Quant aux maîtresses, me croyant incontinente, elles jugeaient opportun de m’expédier aux toilettes le plus souvent possible, ce qui, en quelque sorte, officialisait ma réputation

     

               Par chance, la nature humaine est pleine de ressource. Lassée de cet enfer, je trouvai la parade. Afin d’échapper au rituel matinal responsable de mes malheurs, je pris l’habitude de me lever aux aurores. M’étant soulagée  dans le pot ad hoc, j’en vidais le contenu par la fenêtre (nous n’avions pas de salle de bains) et le remplaçais par de l’eau pure dont, ostensiblement,  je me frictionnais le crâne.

               — Tu vois comme tes cheveux sont forts et brillants, disait ma mère, ravie. C’est grâce à ta rosée. Si tu veux avoir de jolies boucles, plus tard, il faudra continuer lorsque  tu seras grande.

               J’acquiesçais avec conviction, trop heureuse qu’elle ne vînt pas renifler ma tignasse.

                Satisfaite, elle souriait :

               — Bravo, tu es une bonne petite.

               Voilà ce qui s’appelle « être en odeur de sainteté ».

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 20 Juin 2014 à 05:12
    Tororo
    Ah ben alors là.
    Les cheveux m'en tombent.
    2
    Vendredi 20 Juin 2014 à 06:34
    Gudule
    Ben pour éviter ça, tu vois ce qu'il te reste à faire !
    3
    Vendredi 20 Juin 2014 à 10:42
    Castor tillon
    Ben quoi ? C'est très sain. D'ailleurs, une pierre précieuse s'appelle comme ça : "la pisse la Julie".
    4
    Vendredi 20 Juin 2014 à 10:45
    Castor tillon
    Note que les informateurs de maman auraient pu être plus taquins : tu serais allée à l'école avec le crâne tartiné de merdre, par exemple. Brr.
    5
    Dimanche 22 Juin 2014 à 14:40
    Mêo
    Il paraît que le placenta de chèvre aussi c'est très bon. Je n'ai jamais eu le courage d'essayer...
    6
    Lundi 21 Juillet 2014 à 16:59
    Pata
    Whaw...

    Et je pèse mes mots !!!
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