• grands moments de solitude 32 (tome 2)

                                                                           Fruit défendu

     

             J’ai toujours soupçonné ma mère d’un brin de sadisme. C’était l’époque qui voulait ça, je suppose. Sous couvert de l’alibi : Qui aime bien châtie bien, les bonne gens usaient, envers leur descendance, de l’abus de pouvoir si cher à l’être humain. Que de fois l’on m’a dit, lorsque je protestais contre une punition que j’estimais injuste : «  Tu devrais nous remercier, ça nous fait plus de mal qu’à toi. L’éducation n’est pas une partie de plaisir, c’est un devoir sacré ! »

             L’histoire de la pastèque illustre à ravir ce préambule. Nous passions nos vacances en Italie, mes parents et moi. A l’arrière de la voiture, il faisait une chaleur torride. Or, sur le bord de la route, des marchands ambulants vendaient des demi-pastèques sur lit de glace pilée qui me faisaient saliver. Ces courges exotiques, encore inconnues en Belgique, excitaient ma curiosité. Imaginer leur saveur, leur fraîcheur, leur chair rose fondant sur la langue, me titillait les papilles, au point que je me mis à tanner mes parents pour qu’ils m’en achètent une. A contrecœur, papa finit par s’arrêter, en grommelant que ces haltes faisaient baisser sa moyenne, et maman, réfractaire par nature à toute nouveauté, s’en fut rôder sans enthousiasme près des étals.

             —  Cent lires pour ça, ce n’est pas donné ! l’entendis-je récriminer.

             L’instant d’après, elle me tendait une tranche fraîchement coupée.

             Je me ruai dessus et l’engloutis avec voracité. Déception ! Cette pulpe  aqueuse, sans goût, pas assez mûre, était loin des délices que j’avais imaginées ; dès la première bouchée, je fis la grimace et repoussai le fruit tant convoité, ce qui mit ma mère hors d’elle.

             — Tu l’as voulue, cette pastèque, tu la mangeras, décréta-t-elle.

             Elle la posa près de moi , dans un grand sac plastique, et ce fut le début de mon calvaire.  Car avec la chaleur, le fruit commença à se déliter, répandant une odeur doucereuse qui, non seulement me donnait la nausée, mais attirait les mouches. Et quand je m’en plaignais :

                —Tant pis pour toi, disait maman. Si ta pastèque te gêne, tu n’as qu’à la manger. Comme ça, tu en seras débarrassée… et nous aussi.                  

           J’eus beau pleurnicher, râler, trépigner, la supplier de virer cette chose qui m’écœurait, elle ne voulut rien entendre.

             — Au prix où je l’ai payée, tu ne songes quand même pas à la jeter, vitupérait-elle. Les sous, on voit bien que ce n’est pas toi qui les gagnes !

               L’épreuve de force dura trois jours, au terme desquels mon père craqua. Garant la voiture sur le bas-côté, il ouvrit ma portière, prit la pastèque  pourrissante et, sans un mot,  la balança dans le fossé.

              — Tu as  tort, lui reprocha ma mère. Ce n’est pas en cédant aux caprices de ta fille que tu lui rends service. Tu veux vraiment qu’elle devienne insupportable ?

               Il ne répondit pas mais baissa toutes les vitres pour évacuer l’odeur.

              Durant des mois, je gardai cette pestilence dans les narines, et pris à tout jamais les pastèques en horreur. L’anecdote, en revanche,  fit le tour de la famille qu’elle divertit beaucoup.

            — S’il n’avait tenu  qu’à moi, je n’aurais pas cédé, concluait ma mère, à chaque fois qu’elle la racontait. Ça nous aurait peut-être gâché les vacances, mais au moins, la petite n’aurait pas eu gain de cause. Son papa la gâte trop, je ne cesse de le répéter.  C’est un très bon mari, mais comme éducateur, il ne vaut pas un clou !

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 13 Juillet 2014 à 22:42
    Mélanie
    Une seule fois, mes parents ont voulu me forcer à finir un steak haché dans lequel j'avais trouvé un nerf, m'écoeurant instantanément. J'avais 12 ans. Je n'ai plus mangé de viande rouge, me suis dégoûtée de plus en plus de toute forme de viande... Aujourd'hui, je suis végétarienne, ce qui sauve quelques 100 bêtes par an ^_^ (ce steak, je ne l'ai jamais fini, il est retourné à la nature ! hehehe)
    2
    Dimanche 13 Juillet 2014 à 23:11
    Annie GH
    La viande rouge me dégoûtait… mais dans ma famille on est carnivore depuis la nuit des temps… hum! chasseur cueilleur, à cette époque-là… Alors je faisais des boulettes dans mes joues, que j'avais rondes jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de place et là, je crachais… Et bien oui, il est arrivé à ma mère de me les faire manger… Pouah !
    3
    Lundi 14 Juillet 2014 à 01:24
    Gudule
    Euh, les filles, vous avez lu cette solitude, parue dans le tome 1 ? http://gudule.over-blog.com/article-grands-moments-de-solitude-113-103078932.html
    4
    Lundi 14 Juillet 2014 à 16:07
    Gudule
    Et lui, il a de l'humour !
    5
    Mardi 15 Juillet 2014 à 23:47
    Mélanie
    Fichtre, je me demande comment j'ai pu le rater ! Il m'aurait forcément interpellée si je l'avais lu... Merci Gudule, je me sens moins seule :p
    6
    Vendredi 18 Juillet 2014 à 15:27
    alain lagarde
    Bonjour Gudule ...
    Belle histoire et c'est vrai que les papas ont toujours tendance à céder devant leurs fifilles chéries ... ( la mienne a eu 28 ans hier ;-) ... J'ai découvert vos histoires sur "les petites histoires" et j'aimerais bien adapter "papa papam" pour mes élève sur le principe de ce que j'ai fait pour "punition" de Bernard Friot ( voir : http://www.lereveil.info/2014/07/punition.html )

    Me donneriez-vous l'autorisation d'en publier le début ...

    Cordi@micalement

    alain l.

    ( Quand est-ce que vous passez au wiki sur over-blog que je puisse reposter vos articles ? )
    7
    Vendredi 18 Juillet 2014 à 17:01
    Castor tillon
    Bonjour Alain,
    Pour moi, aucun problème, mais sache quand même que "Papa papam" a été publié en ligne par "Les petites histoires". Ce serait peut-être sympa de voir ça avec eux.
    Voici le lien : http://www.lespetiteshistoires.fr/
    8
    Samedi 19 Juillet 2014 à 08:17
    alain lagarde
    Bonjour Castor Tillon ... je suis un peu perdu ... j'attendais l'autorisation de Gudule ... qui es-tu donc ?
    Je précisais dans mon commentaire précédent que j'ai découvert "papa papam" justement sur le site "les petites histoires" ... Je les ai bien sûr contactés surtout pour les féliciter de prendre en compte le handicap en proposant des petits livres adaptés ...
    c@t

    alain l.
    9
    Samedi 19 Juillet 2014 à 08:23
    Gudule
    Alain, Castor est mon compagnon, et c'est à ma demande qu'il t'a écrit ce mail (j'ai un peu de mal avec les manœuvres informatiques, en ce moment) Amicalement GUDULE
    10
    Samedi 19 Juillet 2014 à 08:40
    alain lagarde
    Bon, je comprends mieux ... Je n'ai sans doute pas assez navigué sur ton blog sinon j'aurais su ... (j'ai cru que c'était un autre de tes pseudos ...) Je prépare donc mes questionnaires et je les soumets aux petites histoires pour la forme puisque sur le fond nous sommes d'accord ... je viens de recevoir également l'autorisation de Bernard Friot ...
    c@t
    alain
    11
    Samedi 19 Juillet 2014 à 15:03
    Gudule
    comme aurait dit Tintin : tout est bien qui finit bien !
    12
    Dimanche 20 Juillet 2014 à 10:37
    alain lagarde
    Voilà , j'ai l'autorisation permanente de l'équipe des petites histoires ... cette fois je suis dans les clous:
    http://www.lereveil.info/2014/06/les-petites-histoires.html

    c@t
    alain
    13
    Dimanche 20 Juillet 2014 à 11:17
    Gudule
    Ah, c'est super ! J'ai d'ailleurs donné d'autres petits textes aux "Petites histoires" ; ça peut donner lieu à un nouveau partage
    14
    Dimanche 20 Juillet 2014 à 12:14
    alain lagarde
    Bonjour Gudule ... Et comment que je vais "utiliser" d'autres de tes petites histoires :-) !!!
    Mais pour l'instant je viens juste de terminer l'adaptation de Papa Papam !
    Merci de me dire si ça te convient ...

    voir ici : http://www.lereveil.info/2014/07/papa-papam.html
    15
    Mardi 29 Juillet 2014 à 13:44
    Pata
    Mouais, une pastèque bien lourde à digérer que celle !!
    16
    Mercredi 30 Juillet 2014 à 11:25
    Pata
    ci ^^
    17
    Joëlle Pétillot
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:23
    Joëlle Pétillot
    Moment de solitude inversé: mon fils de six ans ne voulant pas manger, j'argue de façon pathétique avec le truc à deux balles : "y a des enfants dans le monde qui n'ont pas ça dans leur assiette ! " et il me répond aussi sec : "Ben ils ont du bol."
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