• GRANDS MOMENTS DE SOLITUDE 249

    Crème brûlée

              En 1996, La vie à reculons obtient simultanément le grand prix de Rennes, de Vannes et de Redon. Je suis donc invitée dans ces trois villes de Bretagne, à des dates différentes, pour y recevoir ma récompense. Or, si cette cérémonie se déroule sans encombre à Rennes et à Redon, il n’en est pas de même pour  Vannes, où je m’illustre par une bourde retentissante.

             La bibliothécaire municipale, que je connais déjà pour l’avoir rencontrée sur un salon du livre, vient m’accueillir à la gare.

             — La remise du prix n’a lieu qu’à quatorze heures, m’annonce-t-elle. Nous aurons tout le temps de déjeûner avant. Je vais vous emmener dans un petit resto dont vous me direz des nouvelles !

             L’endroit est plaisant, en effet, et la carte alléchante — bien qu’au-dessus de mes moyens. Me voyant hésiter, mon accompagnatrice précise :

             — Évidemment, vous êtes notre invitée !

             Soulagée, je passe ma commande sans regarder les prix. Plats copieux, bon vin, excellents fromages, et pour finir, une crème brûlée à se rouler par terre. C’est elle, je crois, la goutte qui fait déborder le vase — car j’ai le foie sensible et suis peu habituée à bâfrer de la sorte. À peine sortie du restaurant, je commence à me sentir mal. Sueurs froides, vertiges, nausées, voile noir devant les yeux...

             Bien que je lutte de toutes mes forces contre le malaise (on a sa dignité, tout de même !), arrivée devant l’hôtel de ville, mes jambes ne me portent plus. Au grand dam de la dame, je m’effondre sur les marches en avouant dans un souffle : « Ça ne va pas très bien ». Affolement général. On m’entoure, on m’apporte un verre d’eau, on m’évente ; rien n’y fait. Pendant ce temps-là, un flot incessant de collégiens, profs de français en tête, défile à mes côtés. Et je les entends chuchoter : « C’est l’écrivain, tu crois ? » « Qu’est-ce qu’elle a ? » « Elle est évanouie ? »

             Un long moment passe. La salle est archi-comble ; le maire s’impatiente. Les organisateurs, de plus en plus fébriles, font la navette entre la bibliothécaire, qui se lamente près de moi, et les instances officielles. Par ma faute, le bel hommage rendu à la littérature, qu’ils préparent activement depuis des mois, est en passe de tourner court...

             Pétrie de culpabilité, je parviens enfin à me lever et, en titubant, pénètre dans la salle sous les applaudissements. Le maire qui, pour tromper l’attente, remerciait au micro les différents sponsors de l’événement — Conseil général, Préfecture, Rectorat du Morbihan, Banque Populaire, etc — , s’interrompt et me présente un fauteuil où je m’affale. J’écoute la suite dans un demi-coma, incapable de réagir, alors qu’on attend de moi un petit discours de circonstance (que, par ailleurs, j’ai préparé).

    ­

             — Notre auteure est terrassée par l’émotion, remarque le maire, histoire d’alléger l’atmosphère.

             — Par le pinard, oui ! lance une voix dans l’assistance.

             Le rires qui ont suivi, même si je vis centenaire, je ne les oublierai pas.

            

     

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  • Commentaires

    1
    Lundi 10 Décembre 2012 à 08:20
    Benoît Barvin
    Vous m'avez bien fait rire, chère Soeur, avec votre anecdote, qui m'a rappelé ce livre: " Fiasco ! des écrivains en scène. Robin Robertson. Gallimard- Folio 2 Euros - N° 5296". Suite de mésaventures d'écrivains anglo-saxons lors, justement, de rencontres avec leur public... Le fait qu'un auteur - et une auteuse - puisse se précipiter sur la nourriture est la preuve que la littérature ne nourrit pas forcément son homme - et sa femme, et leurs enfants(?)-.

    Moi j'ai connu une mésaventure dans un genre différent en recevant, dans les années 80, le grand Pierre Etaix. J'étais dans mes petits souliers et j'avais, à la main, un petit carnet pour noter les paroles du "Maître". Maître qui était à la fois disert, joyeux, amical et un rien facétieux. Au cours du repas, devant tout le monde, il s'empare de mon carnet et dessine quelque chose. Je rougis car les convives se sont tu et attendent de voir ce qui a été tracé par les divins doigts de Pierre Etaix. Il tend le dessin à tout le monde, chacun s'esclaffe, ce qui me met encore plus mal à l'aise. Enfin le carnet arrive jusqu'à moi. Pierre Etaix a dessiné un livre sous lequel il a écrit "Bible". Il me sourit gentiment. Je suis dans un tel état de confusion que je ne comprends pas ce qu'il a marqué, alors que tout le monde rit, mais sans moquerie, et j'ai alors l'impression d'être la risée du Monde Entier (heu... j'étais quand même jeune, à l'époque). Bref, il me faut toute la journée, et les explications d'un copain pour que je comprenne l'allusion amusante. En fin d'après-midi on voit "Le soupirant" et, en sortant de la salle, je me précipite vers Pierre Etaix en m'exclamant: "Quel film! Vraiment, un chef-d'oeuvre!". Et lui, avec un sourire mi-amusé mi-tristounet qui me répond: "Dommage qu'il date de presque 30 ans et que je n'arrive pas à en faire d'autres, les financiers n'étant pas vraiment mes amis"... Deux solitudes dans la même journée, avec le même invité, qui dit mieux?
    2
    Lundi 10 Décembre 2012 à 23:15
    Castor tillon
    C'est une merveilleuse solitude, ça, chère Gudule. Comment as-tu pu nous la cacher aussi longtemps ? Si tu m'avais entendu rire, tu ne l'aurais pas oublié non plus.
    La crise de foi de Benoît, dans un genre moins alimentaire, est tordante, elle aussi, j'espère que vous allez faire un concours de solitudes.

    Pour la bible dessinée, je suppose que Pierre Etaix, ayant pris note de l'admiration de Benoît, faisait allusion à ses "paroles d'évangile" dans le petit carnet.
    3
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:39
    gudule
    Ah ah ah ah ! Quel "fauteur de trouble", ce gentil Pierre Etaix ! Remarque, qu'un film soit vieux de trente ans n'enlève rien à sa qualité ! Et tes compliments étaient justifiés... Quant au coup de la Bible, j'ai pas très bien saisi ce qu'il voulait exprimer, moi non plus. Nous étions faits pour nous entendre...
    Je l'avais rencontré, moi aussi, dans les années 70, mais c'était Annie Fratellini que je venais voir. Ils m'avaient reçu dans leur loge, et il n'a rien dit. Il a laissé parler sa femme... De toute façon, à l'époque, je savais même pas qui il était !
    4
    Odomar
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:39
    Odomar
    Moi non plus, je l'avoue... "Bible" ????
    5
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:39
    gudule
    Oh, il est fort, le bougre ! Il m'épate, il m'épate, il m'épate !
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