• grands moments de solitude 204 (tome 2)

     

                                 Nostalgie

     

             Nous nous étions connues en quatrième, quand j’avais changé d’établissement scolaire. Je me sentais perdue parmi ces nouvelles têtes, au point de chercher des yeux un visage amical, qui, spontanément, me distillât un peu de réconfort. Aussi, lorsque Clara se tourna vers moi au beau milieu du cours d’Histoire et me sourit, sentis-je mon cœur fondre de reconnaissance ; l’amitié qui venait de naître devait durer des années. À l’âge adulte, séparées par quelque trois mille kilomètres, nous nous écrivions chaque semaine. Clara vint me rendre visite au Liban, et mes enfants portèrent longtemps le poncho bleu à capuche qu’elle avait crocheté pour la circonstance.

    De retour en France, nous nous revîmes régulièrement, mais, à mon grand désappointement, la douce Clara avait changé : aigrie par deux divorces et trois accouchements, elle s’était embourgeoisée à la manière des nouveaux riches : sans allégresse, ni euphorie. Pour lui extirper un éclat de rire, il fallait y aller aux forceps, et rien n’était plus triste que ces lèvres autrefois radieuses ayant égaré le mode d’emploi du sourire.

             Ce fut un courrier du collège Saint Jean d’Uccle  qui nous remit en contact deux ou trois ans plus tard.

            

                      Madame, m’écrivait la directrice de cet honorable établissement.

               L’une de nos élèves de sixième,  la jeune Yseult Mosse, m’apprend que vous connaissez sa mère de longue date. C’est elle qui m’a conseillé de vous contacter, car, cette année, votre livre « La vie à reculons » est au programme de sa classe, et ce serait un grand honneur pour nous de vous y accueillir, afin que vous répondiez aux questions de nos élèves. Mme Mosse, se propose de vous loger à cette occasion, et nous souhaiterions vous inviter toutes deux au restaurant, ainsi que le personnel enseignant concerné par le projet.

             Sur ces entrefaites, une voiture se gara devant le collège,  et une grosse dame blonde portant manteau et toque de vison s’en extirpa — ce qui, bien entendu me fait frémir d’horreur.

             —Mais… mais…. Clara !? Que t’est-il arrivé ? m’exclamé-je

    Surprise par ma question, la conductrice se raidit

    — Ben… j’ai un peu grossi, si c’est ça qui te dérange, aboya-t-elle.

    — Non, je parlais plutôt de la fourrure ; tu étais contre, dans le temps ; on collait même des affiches appelant au boycott !

             Mon ex-condisciple me fusilla des yeux.

             — Oui, mais à l’époque, je n’avais pas un rond. Ce genre de militantisme débile, c’est pour les étudiantes fauchées.

    — Et aujourd’hui, tu ne l’es plus ?

             —Quoi ?

    —Fauchée ?

    —Non, je viens de divorcer d’un grand chirurgien qui m’a tout laissé :le pavillon, la bagnole, le compte en banque et les gosses. 

             Ah ?

    Tandis que sa mère cherchait une place sur le parking de la résidence,  Yseult courut se changer. Au bout d’un quart d’heure, elle revint en jean et camionneur lavande, ce qui fit bondir Clara.

    — Enlève-moi ça tout de suite, tu es tellement vulgaire !

             Je ne pus m’empêcher d’intervenir.

             — Vulgaire ? ! c’est toi qui oses dire ça ? t’as vu comment tu es sapée, franchement ? Et ces breloques dorées qui pendent à tes oreilles et à ton cou ? C’est de bon goût, ça, peut-être ?

             Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais ma réflexion ne lui a pas plu ; et quand j’ai ajouté : «  En camionneur ou non, ta fille est ravissante : on dirait toi quand tu étais jeune  », elle m’a priée d’aller me faire voir.

             Force m’est de reconnaître qu’elle avait bien raison. De quoi je me mêlais, sans blague ?

             Depuis, nous sommes copines, Yseult et moi ; et avec sa mère, on ne se parle plus ; Décidément, les vieilles amitiés ne résistent pas à un brin de nostalgie !

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  • Commentaires

    1
    Joëlle
    Vendredi 8 Janvier 2016 à 13:06

    Oui, et des amitiés tardives démarrant sur le versant ouest, elles durent; Envers et contre tout, j'ai bien dit tout. Bizarre, hein ? 

    2
    Cachou
    Samedi 9 Janvier 2016 à 18:56

    Qu'est-ce qui fait vieillir vraiment, l'argent qui casse ou le temps qui passe ?!

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