• grands moments de solitude 196 (tome 2)

     

                                       La chambre de l'ange

     

             «  Nos actes nous suivent ».

             Lorsque tante Irma m’asséna cet aphorisme en pleine tronche, elle ignorait que les mois à venir lui donneraient raison, en agrémentant mon jeune corps d’un petit ventre rond dont l’égoïsme de mes parents — plus encore que ma soif d’aventure — était directement responsable.

                      Je vous explique :

             Comme je le raconte dans mon roman La chambre de l’ange, (paru en 2011 aux éditions Nathan), j’avais une cousine, Françoise, que j’adorais. Bien  que nos familles ne soient pas très liées, je rêvais qu’elle vienne habiter chez nous,  pour me donner l’illusion d’avoir une sœur aînée. Mais il fallait trouver une bonne raison

             Cette raison se présenta en 1964, à la mort de sa mère avec qui elle vivait depuis le divorce de ses parents.  

             Après l’enterrement, son père vint trouver le mien.

             — J’ai un service à te demander, lui expliqua-t-il. Pourrais-tu héberger ma fille pendant un mois ou deux ? Je  lui ai proposé de m’accompagner aux Etats-Unis où je m’installe avec ma nouvelle femme, mais elle ne veut rien entendre. Ce serait trahir sa mère, prétend-elle. Et puis, il y a autre chose : elle a un amoureux qu’elle ne veut pas quitter. Imagine le choc pour la pauvre petite : le deuil, d’abord, puis l’éloignement d’avec son chéri. Si tu pouvais lui épargner cette épreuve… Chez toi, elle retrouverait un foyer chaleureux et tendre,  sans rupture avec son passé, ses amis, son milieu scolaire. Il va sans dire que tous les frais seraient à ma charge !

             Voilà qui ne faisait pas l’affaire de mes parents. Une adolescente à problèmes leur pourrissait déjà suffisamment la vie, ils n’avaient nulle envie de s’encombrer d’une autre.

             En dépit de nos supplications, la sentence demeura donc sans appel : ma cousine quitterait la Belgique comme prévu — et ce, bien que j’aie « déménagé » au grenier après lui avoir solennellement remis la clé de ma chambre.

             — Elle a une très mauvaise influence sur toi, m’asséna maman, tandis que je pleurais à chaudes larmes. Sa mère lui laissait trop de liberté ; imagine qu’elle veuille sortir le soir ou, pire, qu’elle se conduise mal ? Qu’elle nous ramène un polichinelle dans le tiroir, par exemple ? Dans quel embarras serions- nous, grands dieux !

             Or, le polichinelle, ce fut moi qui le leur ramenai. Et depuis ce temps-là, une conviction me taraude : si, surmontant leurs préjugés, papa et maman  avaient accueilli ma cousine, rien de tout cela ne serait arrivé. Car l’influence de Françoise m’eût épargné « la pente fatale ». Habituée depuis toujours à se prendre en charge, et jouissant, de ce fait, d’une confiance maternelle dont elle était très fière, elle avait, comme on dit, du plomb dans la cervelle. Sous sa houlette,  jamais je n’aurais cédé à mon vieux relieur. Elle m’aurait présenté des garçons de mon âge, mode d’emploi à l’appui, ce qui m’eut épargné, à dix-sept ans à peine, une grossesse illicite —mais également un immense bonheur. Car si nos actes nous suivent, ils nous précèdent aussi, parfois. Ainsi,  la naissance de Frédéric, en m’arrachant au fastidieux présent, me propulsa-t-elle, à la suite de mon merveilleux petit bonhomme, vers un avenir radieux.

              

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