• GRANDS MOMENTS DE SOLITUDE 194

    Des chiffres et des lettres

      En 1989, je rentre en force chez Denoël : trois livres coup sur coup. « Et Rose elle a vécu », d’abord, puis, l’année suivante, « Amazonie-sur-Seine » et « Le Corridor » — chacun sous un nom différent.

             Quelle étrange lubie, me direz-vous. Ne serait-ce pas une forme de sabordage ? Sans aucun doute, mais je n’y suis pour rien. C’est le résultat d’un malencontreux concours de circonstances, doublé de mon incapacité à taper du poing sur la table...

             Après la parution de mon premier roman, signé Gudule, Jacques Chambon, directeur de la collection « Présence du fantastique » me fait la morale. Ce pseudo ridicule risque de nuire à ma carrière, affirme-t-il. Si je veux que « Le Corridor » ait un minimum de succès, il lui faut un vrai nom d’auteur. Après moult discussions, nous optons pour Anne Duguël, qui, tout en étant un anagramme de Gudule, a un petit côté celte bien adapté au fantastique.

              Cette décision prise, reste à savoir comment je dois signer « Amazonie-sur-Seine ». L’éditrice de littérature générale  fait chorus avec Jacques, les représentants également.  Devant le nombre, je m’incline. Exit Gudule, je serai désormais Anne Duguël à temps plein— dans mes livres pour adultes, du moins.

             Et c’est là que les choses se corsent. Amazonie sort sous le nom de... Anne Guduel.

             D’où est venue l’erreur ? D’une incompréhension (voire d’un désaccord) entre les deux directeurs de collection ? D’une interprétation erronée de l’éditrice ? De l’incompétence du maquettiste ? Je ne le saurai jamais, tout le monde se rejette la faute.

             Hors de moi, je proteste : on ne peut pas laisser ça comme ça, il faut refaire la couverture ! Par la voie hiérarchique, mes desiderata remontent jusqu’au PDG qui refuse tout net. Ça coûterait trop cher. Pas question qu’on pilonne trois mille exemplaires  pour les beaux yeux d’une inconnue ; les livres seront vendus tels quel, un point c’est tout.

             — Si vous le souhaitez, il est encore temps de mettre le même nom sur le « Corridor » qui vient de partir à l’imprimerie, concède-t-il cependant. Duguël ou Guduel, qu’est-ce que ça change pour vous ? De toute façon, c’est un pseudo...

             Perso, je n’ai rien contre, mais Jacques Chambon s’y oppose formellement. Il ne veut pas sacrifier son joli nom celtique à une stupide coquille. Les deux ouvrages sortent donc à un mois d’intervalle, l’un signé Anne Guduel et l’autre Anne Duguël.

             Pour rattraper le coup (et ne pas avoir l’air trop tarte), j’ai prétendu aux journalistes que c’était un choix délibéré.

             — J’adore brouiller les pistes... D’ailleurs, je vous préviens : mon prochain roman sera signé Anne Luduge !

             Ça les a fait marrer mais n’a pas empêché « Amazonie-sur-Seine » de se rétamer la gueule. Les libraires, ne le trouvant ni à « Gudule » ni à « Duguël » dans leurs listings informatiques, affirmèrent aux clients venus le commander qu’il était épuisé...

    Amazonie-sur-Seine.jpg

     

    « PREMIÈRE PARUTION DE LA RENTRÉEZOÉ BORBORYGME »

  • Commentaires

    1
    LK
    Mercredi 22 Août 2012 à 07:39
    LK
    Le moment de solitude, c'est de poster un message vide ? (sans lettres ni chiffres ?)
    2
    Mercredi 22 Août 2012 à 07:48
    Benoît Barvin
    Ah les affres de l'édition. En ce qui concerne les collections érotiques, c'est pire. On réédite un titre, sous un pseudo et je m'aperçois, par lettre recommandée de l'éditeur, que j'ai "copié" celui-ci car je viens de proposer le même texte et l'éditeur l'a accepté. Je comprends vite que le roman "copié" est, en fait, le mien, qui m'a été "volé" quelques années plus tôt et que l'éditeur, sans vergogne, a fait paraître avec un pseudo. Comme j'en ai utilisé un autre pour le "vrai" roman, qui paraît en même temps que la réédition du "faux " (on suit dans la salle?), me voilà avec le même roman paru sous trois pseudos différents... Elle est pas belle la vie? (je ne parle pas du feuilleton, of course!)
    3
    LK
    Mercredi 22 Août 2012 à 07:59
    LK
    C'est que je suis un lecteur pressé :). Bravo, bientôt 200 !
    4
    Mercredi 22 Août 2012 à 10:50
    Tororo
    Seule contre le maquettiste, les directeurs de collection, l'éditrice, le PDG... Un pareil moment de solitude, ça mérite bien un gros câlin! Tiens, Gros Câlin, au fait, c'était le titre du premier roman publié d'un inconnu nommé Émile Ajar... les maisons d'édition étant toutes les même, je tiens volontiers le pari qu'il s'est trouvé quelqu'un au Mercure de France pour dire "Émile Ajar, c'est plat, aucune syllabe tonique. Personne ne retient un nom comme ça. On devrait lui conseiller de prendre un pseudo".
    5
    Jeudi 23 Août 2012 à 03:34
    castor tillon
    Il faut quand même que tu prennes garde qu'un de ces plaisantins ne te publie sous le nom d'Anne D. Gueul. Ça serait pas super-vendeur, même pour des livres d'horreur.

    Les éditeurs sont capables de tout, j'en frémis.
    6
    Vendredi 24 Août 2012 à 15:03
    Tororo
    Pas vendeur? C'est à voir: question de cœur de cible. Une aventure du Poulpe, avec un titre accrocheur genre "J'irai vomir sur vos tombes" et la signature d'Anne D. Gueul, je suis sûr que ça aurait marché! (il est vrai que les lecteurs du Poulpe, étant des gens cultivés, auraient repéré l'anagramme).
    7
    Lundi 27 Août 2012 à 05:00
    Castor tillon
    Ce que Vernon Sullivan a fait, Gudule peut le faire. Parce que c'est Gudule, aurait ajouté ma fille.
    8
    Gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:43
    Gudule
    @ Benoît : j'adore quand tu me racontes tes mésaventures éditoriales. Comme tout écrivain professionnel (ou non, d'ailleurs), tu dois en avoir une sacrée collection. Celle-ci est pas piquée des vers... Ah, la solitude de l'écrivain face à la mauvaise-foi des éditeurs...
    9
    Gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:43
    Gudule
    A LK : tu dois avoir cliqué sur mon message facebook une fraction de seconde trop tôt. Overblog a toujours un petit temps de retard... Je suis désolée ! Mais maintenant, tout est arrangé !
    10
    Gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:43
    Gudule
    Hi hi, j'adooore les lecteurs pressés !
    Le défi de départ était d'en écrire cent. J'ai quasiment doublé la mise... Mais ça se ralentit vachement (d'où l'alternance avec les Zoé Borborygme). Je vais bientôt être obligée de multiplier les gaffes pour en avoir de nouvelles à raconter !
    11
    Gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:43
    Gudule
    Toi aussi, tu était un fanatique d'Emile Ajar ? Pour moi, ça a été une putain de découverte. Une vraie révolution dans la littrature ! Et quand le pot-aux-roses a été dévoilé, après le premier choc, je me suis mise à lire Romain Gary avec la même passion... Mais tu as sûrement raison : s'il n'y avait pas eu une pointure derrière, il se serait trouvé des éditeurs pour le descendre. Quoique, en ce temps-là, c'était quand même plus simple de publier. Les "grands" éditeurs cherchaient les talents locaux, ils faisaient de la création. On n'avais pas encore ce flux incessant de littérature anglo-saxonne qui déferle dans les collections ; c'était les littéraires qui prenaient les décisions, pas les commerciaux comme aujourd'hui !
    12
    Gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:43
    Gudule
    Castor ! Ne leur suggère pas ce genre de truc, sapristi !
    13
    Nadege
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:43
    Nadege
    Je vais encore passer pour la bizarre de service. Un livre sortirais avec ce pseudo, je ne ferais pas attention si l'histoire me plaisait :D
    14
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:43
    gudule
    Oui, si tu tombes dessus par hasard, et que le titre ou la couverture te plaise.(Encore faut-il que le livre soit bien exposé, dans la vitrine des libraires, ce qui est assez rare) Mais si tu cherches un auteur en particulier, tu va voir dans les rayonnages où les livres sont rangés par ordre alphabétique, non ? Ou alors, tu demande au libraire qui vérifie dans son listing ?
    15
    Nadege
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:43
    Nadege
    Quand je ne sais pas quoi lire/acheter, j'ai tendance à fureter dans les rayons "cachés" plutôt que dans les livres bien en évidence.
    16
    Nadege
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:43
    Nadege
    Je comprends mieux.

    La presse féminine n'est même pas bonne à servir de papier toilette pour moi et je ne regarde la télé qu'une à deux heures par semaine au maximum...
    17
    Gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:43
    Gudule
    C'est une excellente méthode, mais très rare, hélas. La plupart des lecteurs prennent ce qu'on leur présente. Une bonne mise en place dans les librairies, et - cerise sur le gâteau- des critiques dans la presse (féminine de préférence) ou un passage télé, assurent le succès du livre, quel que soit, par ailleurs, son contenu. C'est la raison pour laquelle les petites boîtes, qui ne bénéficient pas de ces atouts, et ont, par ailleurs, un tout petit tirage, produisent rarement des best-sellers. Leurs livres, même remarquables, passent inaperçus. Combien de chefs d'œuvre sont ainsi mort-nés par manque de diffusion, de distribution ou de visibilité !
    18
    Gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:43
    Gudule
    Je vais finir par l'adopter, moi, ce peudo ! Il a délicieusement mauvais genre, surtout accompagnant des titres aussi délicats que "J'irai déposer des gerbes sur vos tombes" ou "Guerre et pets"!
    19
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:43
    gudule
    Ta fille est merveilleuse !
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