• grands moments de solitude 182 (tome 2)

     

                                         Mère maquerelle

     

             C’était ainsi que mon père me surnommait, depuis que j’avais remonté le moral au grand Philippe, fraîchement largué par ma copine Chantal.    

             Faut dire, cette fille-là, comme ravageuse, elle valait son pesant d’or ! Difficile de compter le nombre de cœurs brisés qu’elle traînait à ses guêtres… Et vu que j’étais sa meilleure amie (d’où mon statut d’intermédiaire privilégiée), je me faisais un devoir de ramasser les morceaux et, éventuellement, de les recoller.

             Normal : j’ai jamais supporté de voir souffrir quelqu’un sans essayer de lui venir en aide. Question de nature !

             À la maison, c’était un défilé constant de désespérés, venus chercher un peu de réconfort sur mon épaule. (Réconfort réciproque d’ailleurs, et pas complètement désintéressé, car ces larmes viriles m’émouvaient plus que de raison, moi que la pruderie maternelle privait des légitimes attraits du flirt et de la drague.)

             Je n’avais pas le droit de recevoir de garçons dans ma chambre, mais la cuisine leur était ouverte, ce qui nous permettait de joindre l’utile à l’agréable, les tartes de maman s’avérant souveraines contre le mal d’amour.

             Je n’oublierai jamais le beau Christian, les coudes sur la toile cirée, ânonnant entre deux déglutitions :

             — Elle est tellement jolie, la petite Chantal, tellement fragile… Si je la perds, je ne m’en remettrai jamais.

             Toute chavirante, je regardais sa pomme d’Adam monter et descendre le long de son cou, et ça me donnait des frissons partout. Ah, que j’aurais aimé qu’il parlât de moi en ces termes!

             Hélas, en ces termes ou pas, personne ne parlait jamais de moi. Enfin, je le croyais… jusqu’au jour où le bruit courut que je piquais les mecs de Chantal. J’en fus la première ahurie, d’autant que je n’avais rien à me reprocher. D’où pouvait bien venir cette rumeur mensongère ?

             Je ne tardai pas à l’apprendre, de la bouche même de ma rivale. Au cours d’une dispute, Christian lui avait lancé à la figure : « Je préférerais encore sortir avec cette pauvre Anne qui en pince pour ma gueule, plutôt qu’avec une peste comme toi ! »

             L’aveu, bien que peu flatteur, mit un terme à notre amitié et m’exposa, durant quelques semaines, à l’hostilité de mes compagnes de classe.

             Quant à Christian, il se consola très vite entre les bras de Martine, et « cette pauvre Anne qui en pinçait pour sa gueule » n’entendit plus jamais parler de lui !

            

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  • Commentaires

    1
    Pata
    Mercredi 16 Décembre 2015 à 12:45

    Ah ben bravo, pas très reconnaissant ce Christian...

    Même pas celle de l'estomac, pourtant empli des tartes de la mother de Gudule ! 

    2
    Jeudi 17 Décembre 2015 à 08:41

    Moi je dis, en toute connaissance de cause : ce Christian ne sait pas ce qu'il a perdu.

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