• grands moments de solitude 179 (tome 2)

                                                      Money, money, money

     

           Cette année-là, pour une raison dont la logique m’échappe, une mode vit le jour dans les bars parisiens : celle des portes à monnayeur. La chose était d’autant moins acceptable que les toilettes, obligatoires dans ce secteur d’activité, s’inscrivent dans un processus d’absorption-déjection physiologiquement imparable. « Quand t’as bien bu, faut  pisser dru », dit le proverbe. Or, le fait de devoir sortir son porte-monnaie, chercher la pièce ad hoc, l’introduire dans la fente (qui, une fois sur deux était bouchée au chewing-gum) et enclencher le mécanisme d’ouverture, freinait outrageusement cet enchaînement parfait. Résultat : soit les consommateurs se soulageaient dans la rue, et l’on pouvait voir, le long des façades, une succession de traînées verticales, au parallélisme approximatif mais bien viril ; soit ils utilisaient le malheureux  lavabo qui n’en demandait pas tant. De plus, on se heurtait ici à une nouvelle problématique —  discriminatoire, cette fois : les filles, hein, elles faisaient comment ? *

             Elles descendaient en bande pour se tenir mutuellement la porte ? Elles la bloquaient avec du P.Q. ? Elles dézinguaient le monnayeur à coups de talons ? Elles urinaient dans leur culotte et exposaient celle-ci  au vu et au su de tous, histoire de manifester leur désapprobation ?

             Ce fut, durant quelques mois, une surenchère de vengeances rigolotes. Le sentiment d’être pris pour des cons stimulait l’imagination de ceux qui, ayant  déjà payé pour s’emplir la vessie, devaient ensuite payer pour la vider. Au point de générer un nouveau rituel, dans notre petit groupe de soiffards invétérés : la visites des gogues avant toute commande. Certains photographiaient ces hauts-lieux de représailles, d’autres prenaient des notes ou faisaient des croquis ;  d’autres encore les classaient façon guide Michelin, par nombre d’étoiles ou d’étrons. Et tout cela s’acheva sur un « appel au peuple » signé de votre servante dans les pages du Psikopat. Tout boycotteur de porte à monnayeur était invité à contacter la rédaction pour narrer ses exploits. Les plus drôles gagnaient un abonnement gratuit et bénéficiaient d’une publication, illustrée par un de nos dessinateurs.

             Cette initiative fit monter les ventes et baisser le tarif des consommations. Puis les troquetiers, las des déprédations dont leurs sanitaires étaient le théâtre , déclarèrent forfait. Et nous pûmes désormais crier d’une voix martiale : «  VIVE LES CHIOTTES LIBRES ! »

            

        * (voir chapitre 162 du présent recueil)

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 17 Janvier 2015 à 14:37
    Tororo

    Un gros bisou à Gudule en passant. (Non, non, ce n'est pas motivé par le sujet du billet - je le précise pour ceux qui ont l'esprit mal tourné - le bisou aurait été aussi gros, ni plus ni moins, si le billet avait traité du thé à la bergamote ou de la tarte à la frangipane). 

    2
    Samedi 17 Janvier 2015 à 19:28

    Aaaah, Tororo, toujours les mots qui sonnent juste ! je te rends ton bisou au centuple !

    3
    Samedi 17 Janvier 2015 à 22:57

    Le lavabo, c'était pour les grands. Ou pour ceux qui avaient une grande *bîp*.

    Gudule, à quand le billet du bisou à la frangipane ? Histoire de s'affranchir des miasmes ammoniaqués de celui-ci ?

    En tout cas, le combat a porté : on ne voit plus de fentes aux portes des gogues (je parle bien des fentes des monnayeurs, n'est-ce pas ?).

    4
    Samedi 17 Janvier 2015 à 23:00

    @ Castor : VICTOIRE !

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