• grands moments de solitude 169 (tome 2)

     

                                  Alimentaire, mon cher Watson

     

             Le succès de l’Instit* me classa d’office dans les novélistes performants, ce qui m’arrangeait bien. D’abord, parce que je maîtrisais à fond le procédé, et surtout parce que ce travail, commandé par les éditeurs, était suivi d’une publication automatique, rapide et sans effort. Pas besoin de me bagarrer pour défendre mon texte ; suffisait de préciser : « C’est dans le scénar’ » pour que ces dames au stylo rouge baissent leur garde. Durant quelques années, bon nombre de maisons d’édition firent donc appel à mes services. Nathan et Bayard en particulier, qui me confièrent quelques longs métrages (dont Magique, de Philippe Muyl, La véritable Histoire du chat botté, de Jérôme Deschamps, et les séries télévisées L’île à Lili et Atout 5)

             Hélas, avec le temps, les choses se compliquèrent. Car si, pour l’Instit, je pouvais me référer au scénario de base et surtout au film (fournis tous deux par le producteur, afin que mon adaptation, s’appuyant à la fois sur le texte et l’image, ne trahisse ni l’un ni l’autre), il n’en fut plus de même par la suite. Les « fuites » sur le Net ayant affecté l’industrie cinématographique, celle-ci fit de la rétention d’informations. Et je n’eus plus droit aux films (soi-disant en cours de tournage), ni aux scénars (sous clé dans le coffre d’une banque, je suppose). Bref, sans ces deux outils indispensables, comment adapter en roman un récit dont j’ignorais tout ?

             Le sommet de l’absurdité fut atteint en 2012 par Jappeloup, de Christian Duguay (avec Guillaume Canet). L’éditrice me l’ayant présenté comme « le film de l’année », je demandai naïvement à le visionner. On m’envoya promener. Dans ces conditions, je refusai le travail. L’éditrice insista : elle voulait à tout prix ma signature sur le bouquin.

             — C’est l’histoire d’un cheval très célèbre, précisa-t-elle. Tu ne connais pas Jappeloup, l’idole des hippodromes ?

             — Jamais entendu parler. Quand tu as dit « jaffelou », j’ai cru qu’il s’agissait d’un marchand de lunettes. En plus, tout ce qui ressemble à de la compétition sportive me fout la gerbe. Mais bon, il est possible que je sois séduite par les images, et dans ce cas, je changerai peut-être d’avis.

             Le nouveau refus du producteur, décidément très parano, ne m’en donna pas l’occasion, mais à force de ténacité, l’éditrice finit par obtenir une vieille copie du scénario, qu’elle me transmit d’urgence (car le livre était programmé pour la sortie du film, d’où un délai très court). Consternation ! Outre le nombre d’incohérences et de contresens du script, le personnage principal était si exécrable que j’hésitai à lui prêter ma plume. Mes lecteurs valaient mieux que ça. Les enfants sont lucides : aucun d’eux ne pouvait décemment s’identifier à un type colérique, grossier, misogyne, qui ne pensait qu’au fric et malmenait ses bêtes.

             Prétextant ma santé chancelante, j’essayai de convaincre l’éditrice de confier « le bébé » à quelqu’un d’autre, mais elle s’obstina. De guerre lasse, je cédai et, ayant remanié les dialogues, et ajouté quelques descriptions d’ambiance à la mixture (sans avoir vu le film, je le rappelle ; bonjour le professionnalisme !), je m’attaquai au héros dont je tentai d’atténuer l’odieuse nature. Puis, ce pensum terminé, j’envoyai ma copie chez Nathan où l’on m’annonça, dans la foulée :

             — Le propriétaire de Jappeloup intente un procès à la production, au metteur en scène, et à nous par la même occasion, pour utilisation abusive du nom de son cheval. Attends-toi à recevoir la visite des huissiers.

             Par chance (!) cette menace concordait avec une hospitalisation de longue durée qui me mit à l’abri des tracasseries administratives. (Je crois d’ailleurs me souvenir que le plaignant fut débouté, car un contrat d’exploitation parfaitement en règle le liait à ses adversaires ; mais bon, je peux me tromper).

             J’appris peu après, par des amis libraires, qu’il avait lui-même écrit (ou fait écrire) un livre sur le même thème afin d’évincer le mien (qui fit néanmoins un score plus qu’honorable).

             Toujours est-il que, depuis ces événements, telle la poupée de Polnareff, je réponds «  non, non, non, non, non » quand on me propose une novélisation. La dernière en date (le délicieux film d’animation Minuscule) fut d’ailleurs co-écrite par une amie auteure, ce qui n’empêcha pas un « boutiniste » chevronné de me reprocher sur facebook : « Vous avez omis de préciser le sexe de la coccinelle, et ce en plein débat de la théorie du genre ; grosse maladresse de votre part, madame ! »

             Pas moyen d’être tranquille, avec ces abrutis !

     

    * (voir chapitres 52 et 53 du présent recueil)

     

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  • Commentaires

    1
    Yunette
    Vendredi 27 Novembre 2015 à 09:03
    À abruti, abruti et demi !
    2
    Dimanche 29 Novembre 2015 à 09:28

    Faut déjà la voir, la bite de la coccinelle.

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