• grands moments de solitude 168 (tome 2)

     

                                        Karnaval

     

             Adolescente, je raffolais de la Laetare. Ce jour-là, jour de carnaval, tout Stavelot était en liesse. Ma marraine, qui vivait dans cette petite ville des Ardennes belges, m’invitait chaque année pour le fameux week-end.

             En fait, ce n’était pas tant l’ambiance festive qui me fascinait, ni les chars, ni les confettis, ni les ballons multicolores, ni la fanfare, ni les défilés folkloriques ; c’étaient les Blanc moussis, ces personnages lunaires vêtus de houppelandes blanches, encapuchonnés et masqués, qui se déployaient dans les rues, entraînant les passants dans leur ronde silencieuse. Qu’y avait-il sous l’étrange défroque de ces elfes au nez rouge ? Des visages beaux à pleurer ? des regards de braise ? D’éblouissants sourires ? Bien que je sache pertinemment qu’il s’agissait des gars du voisinage (que je connaissais depuis toujours), je me plaisais à l’imaginer…

             Bref, la perspective de la mi-carême nourrissait toute l’année mes rêveries de promeneuse solitaire.

             Cette fois-là, arrivée par le train le vendredi matin, j’avais passé ma journée à guetter par la fenêtre les premières farandoles. Or, de farandoles, point.

             — Inutile de trépigner comme ça, disait Marraine. Les Blancs moussis ne sortiront qu’à vingt heures, pour l’ouverture du bal. En attendant, occupe-toi, prends un livre, le temps passera plus vite.

             Soudain, surprise ! qu’aperçois-je, remontant du centre ville ? Une demi-douzaine de silhouettes blanches, égaillées çà et là sur le bas-côté de la route : l’avant-garde de la troupe, en avance d’une bonne heure sur l’horaire.

                       Mon sang ne fait qu’un tour 

             — Aaah ! Les voilà !

             Jaillissant de la maison, je cours à leur rencontre. Or, les Blancs moussis ont un rituel bien particulier : quand ils croisent une fille, ils imitent tous ses gestes. Les petites Stavelotaines, qui connaissent la musique, se prêtent volontiers à toutes leurs singeries. Elles en rajoutent, même. Tourbillonnant, virevoltant, rivalisant de grâce et de pirouettes, elles improvisent de véritables chorégraphies, sous les applaudissements de la population. Moi, en revanche, je reste raide comme un piquet. Trop impressionnée pour jouer le jeu, je me contente de dévorer les Blancs moussis des yeux, ce que voyant, ils me plantent là, pour solliciter d’autres partenaires, moins inhibées.

             Avec eux, c’est toute la magie du carnaval qui fout le camp. Mes jolies retrouvailles tournent court. Je me hais d’être aussi godiche. Il ne me reste plus qu’à rentrer à Bruxelles, ruminer mon humiliation jusqu’à l’année prochaine. D’ici là, aurai-je acquis un peu d’aplomb ou suis-je condamnée ad vitam æternam aux solitudes glacées de la timidité ?

     

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