• GRANDS MOMENTS DE SOLITUDE 14

    La capote et le goupillon

    Lorsque je travaillais dans la presse de charme — entendez par là le cul bas de gamme crapoteux pour branlettes de routiers —, nos bureaux étaient situés rue du Faubourg Montmartre, à l'étage au-dessus des locaux de "Chrétien d'aujourd'hui". Nous n'avions que peu de relations avec les employés de cette édifiante (et néanmoins excellente) revue, ces derniers ayant une fâcheuse tendance, lorsqu'ils nous croisaient dans l'ascenseur, à garder l'œil fixé sur la ligne bleue des Vosges. Cependant en dépit du fossé séparant nos deux médias, force leur fut, à plusieurs reprises, de se présenter à notre accueil, tenu, à cette époque, par une sémillante créature du nom de Djamilah. Voici dans quelles circonstances.

    J'avais parmi mes pigistes, un ancien lecteur de Fluide glacialoù j'avais sévi durant plusieurs années sous le pseudo de "sœur Gudule". Cet humble tâcheron, qui gagnait sa vie en pondant au kilomètre une laborieuse prose érotique, avait beaucoup d'humour en dépit de son ingrat labeur. Il prit donc l'habitude, histoire de rigoler un brin, d'adresser ses copies à la "Révérende mère Gudule". Vous devinez la suite : le facteur, persuadé en toute bonne foi (!) qu'un courrier ainsi libellé ne pouvait s’adresser qu'à "Chrétien d'aujourdhui", le glissait d'office dans leur boîte aux lettres. Je n'ose imaginer (ou plutôt, si, j'ose ; putain, la crise !) la réaction de ces dévotes gens lorsque, pour la première fois, ils ouvrirent l'enveloppe et prirent connaissance de son contenu...

    Nous vîmes débarquer l'une de leurs secrétaires, toute raide et les lèvres pincées. Se plantant devant Djamilah, elle jeta l'enveloppe sur son bureau en éructant : « C'est à vous, ça ? » avant de tourner dignement les talons (sous le feu nourri, est-il besoin de le préciser, de nos ricanements égrillards).

    Par la suite, le courrier nous fut rapporté sans avoir été préalablement ouvert. Et, l'habitude aidant — car tout ici bas s'émousse avec le temps, même les plus légitimes indignations — , une certaine familiarité s'instaura entre nos deux rédactions. Si bien qu'un beau jour, l'on surprit leur standardiste et la nôtre s'en allant déjeuner bras-dessus bras-dessus au snack du coin. De ce jour, le "Chrétien d'aujourdhui" du mois, gracieusement offert par nos concurrents, trôna sur le guéridon de l'entrée, à la disposition de tout un chacun. Mais, en toute honnêteté, je ne crois pas qu'il y eut réciprocité — ou alors, sous le manteau.

    « GRANDS MOMENTS DE SOLITUDE 13GRANDS MOMENTS DE SOLITUDE 15 »

  • Commentaires

    1
    Dimanche 1er Janvier 2012 à 21:09
    Castor tillon
    J'ai failli louper ma chronique préférée, avec tout ça...
    Une histoire à la Don Camillo au féminin, avec Gudule dans le rôle de Peppone !
    Mort de rire, le Guareschi, s'il vivait encore ! Toutes les recettes du comique sont réunies là : la cohabitation improbable, l'extrémisme des activités, et le détonateur : soeur Gudule ! C'est pas possible, ça, je vais finir par croire que tu es la pire fauteuse de troubles de ce malheureux pays !
    Merci pour la tranche de rigolade^^
    2
    Mardi 3 Janvier 2012 à 09:20
    benoît Barvin
    Bon... "Soeur Gudule", semblerait qu'on soit quelques-uns à vous avoir appelée ainsi... Car "humble tâcheron", je ne vois pas qui c'est... Pas moi, en tout cas, devenu, depuis, un grrrand n'écrrrivain que le monde entier, par pudeur certainement, ignore. Ceci dit, Soeur Gudule, j'ai adoré votre histoire... Comme quoi, les extrêmes finissent toujours par s'effleurer, du bout des doigts. Dieu et le Diable, dans la même galère, bien entendu... Terriblement charming.
    3
    Mardi 3 Janvier 2012 à 10:33
    benoît barvin
    Que voulez-vous, je suis long à la détente... Cela m'a fait beaucoup rire de me voir, ainsi, promu - en loucedé - réconciliateur de la pudeur et de l'érotisme infâme... Comme quoi, notre empreinte sur le Monde ne produit pas que de la pollution et... oulala... je me suis mal embarqué, là, hein?
    4
    Mardi 3 Janvier 2012 à 15:43
    benoît barvin
    Déo Gracias, Ma Soeur, Vous êtes trop Bonne... Non, la non plus, ça ne le fait pas.
    5
    Gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:50
    Gudule
    Et merci pour ta carte, m'sieur Castor, et pour ta suggestion, Jean-Michel. Après tout, j'ai été Barbara Cartland dans "Géronima Hopkins". Alors, le devenir en vrai ne devrait pas me demander trop d'efforts. Mais ce sont les éditeurs qui ne suivraient pas, comme toujours !
    6
    Gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:50
    Gudule
    Bof, n'exagérons rien : juste une Gastonne Lagaffe...
    7
    Gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:50
    Gudule
    Ah, tout de même, tu réagis ! Il est évident que les horreurs que j'ai dites sur toi étaient destinées à te titiller. Tu l'as compris, j'espère ? Et tiens, à ce propos, j'ai vu que nous cohabitions dans l'antho de Lucie Chenu. Me retrouver sous la même couverture que vous est un honneur, cher frère !
    8
    Gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:50
    Gudule
    Qu'est-ce que je pourrais bien répondre d'intelligent à ça, moi ? Un truc plein d'humour, ou qui fasse pensé... merde, je sèche.
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :