• grands moments de solitude 136 (tome2)

                                          Les jolis concontes de la mère Gudule 

           (En souvenir de Phil, le génial auteur de « La chopine ardente »

    http://philcomix.blogspot.fr/2012/04/chopine-ardente.html)

             Quand Phil est mort, en 2012, tous ses copains dessinateurs et rédacteurs décidèrent de créer un  journal rien que pour lui. Un numéro unique où chacun se fendrait d’une création–hommage, juste pour lui dire qu’on l’aimait, qu’on ne l’oubliait pas, et surtout le remercier de nous avoir tant fait rire. Ayant eu vent de ce projet alors qu’il tirait à sa fin, je m’empressai d’écrire une histoire rigolote que j’envoyai à qui de droit. Manque de bol, elle arriva trop tard ; le journal était déjà parti à l’imprimerie.

             Du coup, je me retrouvai toute seule sur le quai désert,  comme le passager qui vient de rater son train.

              Cette histoire, la voici.  Je vous la livre toute chaude, en échange d’une petite pensée pour ce vieux Phil. Où qu’il soit, je suis certaine que ça lui fera plaisir.

                            

                      1) La perfusion ardente

     

             On se retrouvait le soir dans la chambre de Gusse, un pote tétraplégique. La grosse Francine — tu sais, celle qui ne porte jamais de slip sous sa blouse — versait de la gueuze dans nos cathéters.

             — A la vôtre, fieux ! que je gueulais à la cantonade.

             — A la tienne, potferdom ! répondait Willy Vanstouffeling, un ex-fritman en soins palliatifs, encore très bon vivant.

             Et Jefke Snullekop, l’ancien vendeur de brols du vieux marché, entonnait à pleine voix sur l’air de « La mattchiche » :

             C’était une Espagnole

             De la Marolle

             Elle avait des belles crolles

             A sa mijole !      

             On reprenait les « tsoin tsoin » en chœur, Francine riait à gorge déployée. Malgré son parkinson, Jefke lui foutait la main quelque part ; elle lui en retournait une et tout le monde se marrait. C’était le bon temps.

             Depuis que je suis sorti de l’hôpital, je m’emmerde. Je m’assieds aux tables des bistrots, je dessine sur les sous-bocks, je picole un peu. J’échange quelques mots avec les habitués, la pluie, le beau temps, tout ça. Mais le cœur n’y est plus. Mes compères de biture me manquent. Et les fesses de Francine, qui nous resservait sans même qu’on le lui demande, dès que la perf’ était vide...

             Il m’arrive quelquefois d’aller leur rendre visite, mais ce n’est plus pareil. Je suis devenu quelqu’un de l’extérieur, un étranger ; pire, un renégat. J’ai coupé le tuyau d’oxygène qui me reliait à la matrice commune ; j’ai déserté le club des hospitalisés.

             L’autre jour, pour bien me faire comprendre que je n’étais plus des leurs, Francine a mis une culotte, en ma présence. Alors, je me suis senti définitivement rejeté.

             Je suis parti au long des rues, la tête basse et l’âme en berne. Tel un exilé dans la foule urbaine. Un banni. Une merde.

             Santé, je te hais.

     

    2) Rencontre avec Jean-Pierre Bouyxou *

     

             http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Pierre_Bouyxou

     

    En ce temps-là, Jean-Pierre Bouyxou répondait encore au téléphone, et venait quand on l’invitait. C’était il y a fort longtemps. Je travaillais, pour ma part, dans la presse dite “de charme” — du cul bas de gamme, en vérité ; des babils de sous-ventrière dont nous abreuvaient des lecteurs prolixes, et que nous publiions après remise en forme. Jean-Pierre, quant à lui, dirigeait une revue érotique à haute tenue morale, et par ailleurs fort belle, que j’admirais beaucoup. Comment fûmes-nous amenés à nous rencontrer ? On ne peut plus simplement : un jour, il débarqua, sans tambours ni trompettes, dans l’entreprise où je sévissais vaille que vaille. Pour quelle raison ? Je l’ignore. À l’instigation d’une de mes collègues, peut-être ? Ou par simple curiosité professionnelle ?

             Bref, il se présenta à l’accueil, accompagné de trois de ses plus proches collaborateurs, messieurs Félix Lechat*, Jérôme Fandor* et Georges de Lorzac*, et demanda à parler au maître de maison. Ce dernier étant absent, je le remplaçai au pied levé, et ainsi, ô merveille, ô joie, ô volupté, eus-je le privilège de voir, de mes propres yeux — et dans toute sa splendeur — l’insigne visiteur.

    Il était beau, je ne crains pas de le dire. Et, chose fort troublante, ses trois compagnons semblaient ne former, avec lui, qu’une seule et même personne. Ayant été élevée dans la religion, je ne pus m’empêcher d’évoquer la Sainte Trinité. Sauf qu’il s’agissait du Saint Quatuor — ce qui est encore mieux — et qu’il ne se composait point, comme l’autre, d’un vieillard cacochyme, d’un crucifié pantelant et d’une colombe en rut (trio, à tout prendre, d’assez mauvais goût), mais de quatre jeunes gens fort bien faits de leur personne, qui se ressemblaient comme des frères.

    Mon cœur battit, ce jour-là, je l’avoue, quatre fois plus vite qu’à l’ordinaire.

    Je fis entrer dans mon bureau l’entité multiforme, et nous causâmes. Jean-Pierre et consorts avaient autant d’esprit dans leurs propos que dans leurs écrits, et je voyais briller, au fond de leurs prunelles, la même affriolante malice que celle qui me transportait quand je lisais leurs rubriques. Pour quelqu’un qui, comme moi, éprouve pour tout ce qui est couché sur papier une passion proche de l’hystérie, il y avait, au sens propre du terme, de quoi perdre la tête.

    Je la perdis donc, au cours d’une conversation dont j’ai oublié la teneur mais point la profonde sensualité. Ni la gouleyante érudition, dans la veine de la revue qu’animaient ces messieurs, et qui — j’ai omis de le signaler, gourdasse que je suis — portait le fascinant nom de  Fascination

    Je la sentais (ma tête) se décoller doucement de mes épaules quand l’ange entra.

    L’on embauche quelquefois des anges, dans les rédactions comme les nôtres. Leur fonction consiste à épicer d’un zeste de séraphisme les diableries que nous publions, afin d’amadouer la censure — voire le public. C’est notre caution morale, en quelque sorte. Notre vade-mecum (et non point “va de mes couilles”, je vous en prie, évitons les jeux de mots foireux si nous ne voulons pas que cet articulet se désarticule). Or, cet ange-là était femelle, et, contrairement à ses semblables, possédait bel et bien un sexe, dont elle usait, fort adroitement, à tout propos.

    Entre l’ange et le quatuor, ce fut, comme qui dirait, le coup de foudre. Enfin, je le crus…

    Ma tête reprit illico sa place d’origine : la simple mortelle que j’étais, plus très jeune de surcroît, ne faisait pas le poids, face à une créature céleste de cette trempe.

    Celle-ci battait des ailes, ce qui, dans son langage, était fort éloquent. Jean-Pierre et ses trois acolytes ne pouvaient ignorer, sous peine de muflerie, d’aussi flagrantes avances, si bien que la conversation, jusque là édifiante, prit un tour polisson. Me sentant de trop, je m’éclipsai sous un prétexte quelconque — un éditorial à torcher, si ma mémoire est bonne ; ou des épreuves à corriger —, pour les laisser en tête-à-tête. J’avais les boules, comme on dit. Les anges qui vous cassent votre coup avec une telle désinvolture, je les vouais aux gémonies. Aux feux de l’enfer. Aux géhennes infernales jusqu’à la vingt-troisième génération !

    Je ruminai ma déception toute la soirée et toute la nuit. Jusqu’au lendemain matin, en fait, lorsque je vis se pointer, l’aile en berne et l’auréole caduque, mon bel ange dépité. Elle avait, m’avoua-t-elle, invité le quarteron chez elle, fermement décidée à l’emmener au septième ciel. Dans ce but, elle lui avait fait boire un philtre aphrodisiaque de sa composition, lui avait tenu des discours insanes, et s’était montrée sous son meilleur jour.

    — Je les pensais à ma botte, ces quatre nigauds, me dit-elle (un ange botté, n’est-ce pas le summum du fétichisme ? NDLA). Eh bien, me croiras-tu ? Quand sonna minuit — l’heure du crime et des élans bestiaux—, telle Cendrillon, ils s’enfuirent sans demander leur reste. Abandonnant, dans leur précipitation, quatre godillots de verre sur les marches de mon immeuble.

    Et, ce disant, elle exhibait piteusement le quadruple trophée, gage de sa déconfiture.

    Je lui en demandai un ; elle me les donna tous avant de partir vaquer à ses occupations. Encore aujourd’hui, ils trônent sur ma cheminée, me rappelant, par leur seule présence, qu’ici-bas tout n’est que vanité. Je les chausse quelquefois, comme le petit Poucet ses bottes sept lieues, dans l’espoir qu’ils m’entraînent, par-delà les veaux et les sots, au Parnasse des génies littéraires. Hélas trois fois hélas, ils sont trop grands pour moi et je les perds en route. Alors, bon, je les fous dans un placard, et je relis ma collection de Fascination en me bourrant de chocolat blanc. Si ça ne fait pas de bien, au moins, ça ne fait pas de mal, et ça enrichit ma culture générale.

     

       

         * * *  Trois pseudos de Jean-Pierre Bouyxou

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 25 Octobre 2014 à 21:41
    Tororo

    Santé, quand même. Envers et contre tout.

    2
    Dimanche 26 Octobre 2014 à 07:12

    Certes, mon cher Tororo, ce n'est pas moi qui te contredirai ! Mais pour Phil, il est hélas trop tard

    3
    Mardi 24 Mars 2015 à 20:03

    Dommage que les journ' "au-revoir" soient partis sans ton 1er texte, il est plein d'une tendresse canaille qui  manque à nos hôpitaux actuels...

     

    Et pour le deuxième texte, je ne peux laisser passer un tel oxymore : chocolat blanc ? Non, c'est contradictoire vu le taux de sucre du dit produit ;)

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