• grands moments de solitude 116 (tome 2)

     

                                        Règlements de contes

     

             Parlez-moi donc de la clairvoyance des mères !

             La mienne, réfractaire à toute forme de sensualité, tant par principe que par tempérament, supportait mal mon romantisme exacerbé. Afin de me garder dans le droit chemin, elle éloignait de moi ce qu’elle nommait « les tentations », m’interdisant — entre autres — d’écouter les chansons de la radio (que j’adorais).

             — Ces sottises te font tourner la tête, prétextait-elle.

            Elle surveillait également mes lectures, ne m’autorisant que des livres édifiants, dépourvus de la moindre allusion charnelle. Quant aux films, je n’avais droit qu’à ceux autorisés par l’office chrétien du cinéma, et encore ! sous son chaperonnage intensif. (je crois avoir raconté dans une autre Solitude comment, à chaque baiser échangé sur l’écran, un coup de coude maternel me rappelait à l’ordre, afin que je détourne pudiquement la tête.)

    Par chance, il y avait Marraine.

             Marraine était ma grande cousine. Elle avait quinze ans de plus que moi, et c’était une conteuse hors-pair. Je pouvais l’écouter durant des heures improviser des sagas médiévales remplies de duels, de tournois, d’enchanteurs, de dragons, et de princesses captives, délivrées par d’ardents chevaliers. Ces récits nourrissaient mes rêves et comblaient mes pulsions romanesques.

             Jusqu’au jour où, rattrapée par ma nature profonde, je voulus découvrir « en vrai » ce qui n’était encore qu’une vue de l’esprit. S’ensuivit, comme de juste, un petit ventre rond qui valut à Marraine l’engueulade de sa vie.

             — Tout est ta faute, vitupérait ma mère. Tu as saboté mon éducation en confortant ma fille dans ses lubies, au lieu de les lui extirper du crâne. C’est à cause de tes stupides histoires qu’elle a cédé à ses penchants malsains. Et voilà le résultat !

             Ma pauvre Marraine eut du mal à se remettre de ces accusations. Et pourtant… Ce sont ses histoires qui, en formatant mon imagination, m’ont permis d’entrer en littérature, et d’y faire carrière durant plus de trente ans ; ce sont ses histoires qui, en ouvrant mon cœur aux délices de l’amour, ont transformé ma vie en une succession d’instants magiques, et ce, jusqu’à la fin, puisqu’une romance de conte de fées ensoleille à présent mes dernières années.

            N‘en déplaise à maman, si j’avais suivi ses préceptes plutôt que de savourer les belles histoires de Marraine, je serais sans doute aussi aigrie qu’elle, et j’aurais perdu ma faculté de rire de tout — même de la mort.

            Merci, Marraine !

     

     

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  • Commentaires

    1
    Lundi 21 Septembre 2015 à 05:01

    Tu n'aurais jamais suivi les préceptes de maman. C'est pour ça qu'on t'aime, ma Gudule.

    2
    Yunette
    Lundi 21 Septembre 2015 à 08:22
    Marraine la bonne fée :)
    3
    Lundi 21 Septembre 2015 à 11:10

    Sans marraine, Gudule eut été marron et se serait moins marrée... Et nous aurait manqué !

    Donc merci marraine de Gudule !

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