• GRANDS MOMENTS DE SOLITUDE 116

    Une petite histoire de con et de fesse

      Sept ans, l’âge de raison. À la paroisse, nous sommes une vingtaine de futures communiantes.

           — Pour recevoir Jésus, votre âme doit être pure, dit la sœur catéchiste, en nous emmenant à l’église. Vous allez donc vous confesser. Vous vous souvenez comment on fait ?

             Si on s’en souvient ! Elle nous le serine depuis des semaines.

             — On entre dans le confessionnal, répondons-nous en chœur. On avoue nos péchés à monsieur le curé, il nous pardonne, nous donne une pénitence, et on repart aussi propre que si on sortait de notre bain.

             — Très bien. Agenouillez-vous sur les prie-dieu, vous passerez chacune à votre tour. Et pendant que vous attendez, faites votre examen de conscience.

             C’est à ce moment-là que je commence à flipper. Mettez-vous à ma place : je suis assez sage, dans l’ensemble. Du coup, j’ai pas grand chose à raconter. Un p’tit mensonge par-ci par-là, quelques centimes piqués dans le porte-monnaie de maman pour acheter des bonbons... Franchement, de quoi je vais avoir l’air, devant le curé ?  Lui qui a l’habitude de confesser de grands pécheurs !

             En fait, si je ne veux pas me couvrir de ridicule, il faut que j’invente des trucs qui valent vraiment la peine. Genre des crimes, des incendies, des cambriolages, voyez ?

             Oui mais, me croira-t-il ?

             Après avoir longuement pesé le pour et le contre, je file un coup de coude à ma voisine, plongée dans un livre pieux.

             — J’sais pas quoi dire, et toi ?

             — Regarde là-dedans, y a plein d’idées, me répond-elle en me tendant l’opuscule, intitulé : Aide-mémoire du jeune pécheur. 

             Je l’ouvre au hasard et tombe sur cette phrase, en caractères gras : « Ai-je manqué de chasteté ? ». Bien que je ne comprenne pas ce que ça signifie, la formule me séduit. Ce péché-là fait sûrement plus sérieux que les miens, puisqu’il est écrit dans un livre. Et en plus, il est adapté à mon âge.

             Mon tour arrive. Je me glisse dans le réduit obscur et, quand le petit clapet s’ouvre, je récite tout d’une traite :

             — Mon père, pardonnez-moi car j’ai beaucoup péché par pensée, par parole, par action et par omission. J’ai menti trois fois, j’ai volé deux fois, et j’ai manqué quatre fois de chasteté.

             — Manqué de chasteté ? s’étonne le curé. De quelle manière ?

             La question me prend de court. J’avais pas prévu ça, moi ! Affolée, je bredouille une excuse avant de m’éclipser, sans attendre l’absolution.

             Sur le chemin du retour, je raconte cette aventure à ma copine Claire, qui s’esclaffe : 

             —Manquer de chastetré, tu sais ce que ça veut dire ?

             — Ben non.

             — Que tu t’es tripoté le kiki, tiens !

             J’ai plus jamais osé regarder le curé en face.  

    « Un grand merci à Castor Tillon...GRANDS MOMENTS DE SOLITUDE 117 »

  • Commentaires

    1
    Jeudi 12 Avril 2012 à 08:39
    benoît barvin
    Moi, prosaïquement, je disais vrai: j'avais trop mangé de chocolat, je m'étais montré un rien méchant avec mon Frère, je n'avais pas assez travaillé... Ceci dit, je récitais ce que ma Mère, institutrice, me demandait de dire. Je notais ça soigneusement sur un bout de papier et, basta! Jusqu'au jour où ce vade-mecum de bon chrétien, je l'ai oublié. Et là... Ben, j'ai dû avouer, piteux: "Je crois pas en Dieu". Bon... On imagine que j'ai eu droit à une séance spéciale de remotivation qui n'a fait qu'entériner ce que j'avais dit ingénument...
    2
    Jeudi 12 Avril 2012 à 15:37
    Martine27
    Comme toi j'en étais réduire à m'inventer des péchés, à 7 ans les petites bêtises paraissent normales ! Hélas je n'avais pas ce merveilleux livre sous la main !
    3
    Jeudi 12 Avril 2012 à 17:10
    Amanda Hinault
    C'est une forme de cercle vicieux en fait, un peu comme l'économie basée sur l'obsolescence programmée : l'église injecte des idées de bêtises possibles dans les livres jeunesse, ils s'impriment dans les esprits, on devient pêcheurs (ou pas) et on retourne voir le curé pour se faire pardonner. La boucle est bouclée, ils ont enfin une raison d'exister :D

    Avec toutes tes histoires liés au catéchisme et à ton enfance pieuse, as-tu déjà écrit des histoires dont le thème était la religion ? Tu pourrais facilement écrire une parodie : "Aide mémoire pour devenir une jeune pêcheresse"
    4
    Jeudi 12 Avril 2012 à 17:43
    Orchéon
    Et bien, c'est du joli, monsieur le curé devait être aussi gêné que vous, ou il était carrément mort de rire en son fort intérieur si il avait deviné..
    ce serait assez amusant de pouvoir se glisser dans la peau d'un curé au moment de la confession des enfants, il doit y avoir quelques pêchés vraiment désopilants, ils doivent parfois avoir du mal à retenir un fou rire.
    5
    Vendredi 13 Avril 2012 à 00:13
    Castor tillon
    WOW ! Voilà un titre qui contrepète.
    Je n'ai pas eu la chance d'une enfance pieuse, comme toi. Que de merveilles j'ai ratées ! Au point que, confiés à des amis de nos parents pour des vacances à la campagne, mes soeurs et moi, terrorisés, avons piqué une méga-crise de nerfs quand ils ont voulu nous faire entrer dans l'église pour la messe. Furieux, ils ont dû renoncer à l'office, et failli nous faire exorciser.
    6
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:47
    gudule
    Hi hi hi ! Nos enfances chrétiennes mériteraient un livre, à elles seules ! Faudra qu'un jour on s'y attelle, mon cher Benoît. Afin que s'expriment enfin nos mécréantitudes !
    7
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:47
    gudule
    Oh, j'en ai eu un plus merveilleux encore, l'année de ma sixième. Il s'intitulait : "Pureté, mon beau souci" et ne parlait QUE DE CUL. La couverture représentai un lys au pistil arrogant (métaphore du sexe féminin, je suppose). Et à l'intérieur, il farfouillait dans les consciences - mais uniquement dans le domaine du sexe. On était OBLIGÉE de le lire...
    8
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:47
    gudule
    J'y ai pensé, et plus d'une fois. D'autant que j'adore ce genre de textes acides. Mais Pierre Louÿs a écrit de telles merveilles sur ce sujet dans les années trente ("Manuel de savoir-vivre à l'usage des jeunes filles" est un monument !) que je n'oserais jamais me lancer sur le même terrain. Sans compter la frilosité actuelle des éditeurs... En revanche, dans mon "Paradis perdu", paru aux éditions Mic-Mac, je secoue pas mal la religion au travers d'une pieuse sexagénaire décédée qui se trompe de paradis, et se retrouve dans l'Olympe. Je me suis bien marrée en l'écrivant !
    9
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:47
    gudule
    Assez proche du pédopsychiatre, je suppose. Mais tu as raison : ils doivent glousser plus souvent qu'à leur tour. Bien que certains d'entre eux ne soient pas toujours très nets, dans leurs questions...
    10
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:47
    gudule
    Plains-toi, heureux hommes ! Tu n'as pas eu vingt siècles de miasmes à évacuer !
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