• grands moments de solitude 1 (tome 2)

      Le mutilé

     

               En 1940, lorsque l’armée allemande envahit la Belgique, mon père, qui craignait pour sa famille, l’emmena dans le sud de la France dont il était originaire. Flanqués de leurs deux petits garçons, Jacques et Claude, âgés respectivement de six et de quatre ans (moi, je suis née après la guerre), mes parents prenaient place dans un wagon bourré de réfugiés quand éclata le drame. En faisant asseoir Jacques à côté  d’elle, ma mère s’aperçut que, malgré son interdiction, il avait emporté Teddy.

               Teddy, c’était le nounours bien-aimé de mon frère, dernier cadeau d’un oncle parti quelques semaines plus tôt pour le front. Mon frère l’adorait. Ma mère pas, hélas, car cet ours, allez savoir pourquoi, était affublé d’une grande langue pendante qu’elle jugeait obscène.

               Qu’est-ce qui lui prit, dans un moment pareil, de focaliser sur ce détail ridicule ? L’effet du stress, peut-être ? Le  besoin d’évacuer son angoisse par n’importe quel moyen, fût-il odieux ?

               Bondissant sur la malheureuse peluche, elle l’arracha  au bambin ahuri, en glapissant, hors d’elle :     

                      — Je t’avais pourtant dit de laisser cette horreur à la maison. Tu a désobéi, tant pis pour toi !

                      Elle s’apprêtait à jeter Teddy sur la voie ferrée quand mon père intervint et, d’un geste agacé,  le rendit à son propriétaire en larmes.

                      Ne voulant pas s’avouer vaincue, maman concéda :

                      — Bon, d’accord, qu’il le garde, mais  sans sa langue, alors !

                      Jacques eut beau protester, sangloter, supplier, rien n’y fit. Sortant une paire de ciseaux de son sac, elle la lui tendit en ordonnant sèchement :

                      — Allez, coupe ! Ou alors… adieu Teddy !

             Cette fois, papa, désireux de calmer le jeu, fit chorus avec elle. Et mon frère n’eut d’autre choix que de mutiler son nounours chéri.

     

               Quelques années plus tard, j’en héritai et, en dépit de la « cicatrice » au gros fil brun qui lui fermait définitivement la bouche, il devint très vite mon jouet favori. Que de baisers j’ai posés sur ce museau recousu ! Jusqu’au jour où, m’armant de courage, je remplaçai sa langue absente par un morceau de velours rose, grossièrement taillé dans la belle courtepointe de ma mère.

     

               Justice était enfin rendue.

     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 12 Juin 2014 à 23:29
    Annie GH
    Qu'en a pensé ton frère !!!
    2
    Jeudi 12 Juin 2014 à 23:34
    Gudule
    De l'attitude de m mère, tu veux dire ? Ou de la mienne ?
    3
    Vendredi 13 Juin 2014 à 13:35
    Castor tillon
    Couper la langue d'un nounours, même les fanatiques de l'omerta n'y avaient pas pensé.
    4
    Vendredi 13 Juin 2014 à 13:59
    Tororo
    Oh la justice de poète que voilà!
    5
    Lundi 21 Juillet 2014 à 16:27
    Pata
    Si cette peluche avait été un chat, il aurait eu du mal à faire sa toilette, par la suite, sans sa langue.

    Mais c'est un ours, heureusement, car sinon il aurait en plus pu être affublé du méchant nom d'ours mal léché, du coup !
    6
    frederic
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:24
    frederic
    Je comprends l'attachement qu'on peut avoir pour ces petites bêtes, surtout dans les circonstances que tu décris (la fuite précipités devant l'avancée d'une armée d'invasion). Moi-même, qui n'ai jamais connu la guerre, j'ai toujours cette peluche qu'un soi disant père noël a déposé au pied du sapin il y a presque 40 ans ^^. Maintenant, ce sont mes enfants qui le câlinent.
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