• grand moment de solitude161(tome2)

                                                                  Comme un garçon

     

             — Maman, je peux aller au cinéma avec Francette ?

             —Sans un adulte pour vous accompagner ? Pas question !

             — Mais mes frères ont le droit, eux !

             — Ce n’est pas pareil : ce sont des garçons.

             Grand classique du genre, m’objecterez-vous. Le problème, c’est que cet argument, ma mère me le ressortait à tout propos. Il lui servait d’alibi pour restreindre sans scrupules le peu de liberté que j’essayais de conquérir. Sortir le soir ? Ah non non non (mais mes frère ? … Eux, ce sont des garçons.) Organiser une ‘tite surprise-party à la maison ? Ah non, non, non (mais mes frères ? etc.) Aller voir une exposition un concert, une pièce de théâtre ? Ah non, non, non. En gros, à part faire la vaisselle, éplucher les patates et jouer à la poupée, tout m’était interdit sous le fallacieux prétexte que je portais une robe et des nattes dans le dos. Si bien qu’un jour…

             — Tiens, coupe ! dis-je à Francette, en lui tendant une paire de ciseaux.
             Elle ouvrit des yeux ronds.

             — Tout ?

             — À ras.

             Elle commença par refuser, mais j’insistai tellement qu’à la longue, elle céda, et snip-snap, les doubles lames entrèrent en danse. J’en sortis aussi déplumée qu’une pelle à tarte (selon l’expression imagée de ma mère). Ça tombait plutôt bien : mon modèle du moment était Gelsomina* et, hormis le fait qu’elle était blonde et moi brunette, nos coiffures se ressemblaient mèche pour mèche.

             Tandis que, toute contente, je contemplais dans la glace ma chevelure hirsute, ma cousine déballa la  « surprise » qu’elle m’avait apportée : un pantalon trop petit pour elle, que je passai aussitôt. Wahou, la métamorphose ! J’avais l’air presque aussi virile que mes deux frangins.

             À la vue de mon nouveau look, mes parents faillirent tourner de l’œil. Ah, ça, pour hurler, ça hurla, surtout maman !

             — Non mais, regarde-moi ce garçon manqué, disait-elle à mon père. Quelle allure ! Elle qui était si jolie en petite écolière…

             Et moi, du tac au tac :

             — Puisque j’ai l’air d’un garçon,  je peux aller au cinoche ?

             Hélas, ma mère avait réponse à tout :

             — Tu ne bougeras pas d’ici tant que tes cheveux n’auront pas repoussé, trancha-t-elle. Avec ta tête de zazou, j’aurais trop honte de toi devant les voisins.

             Caramba ! Encore raté !

     

                      * Héroïne du film de Fellini « La Strada »

     

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