• grand moment de solitude 19 (tome 2)

                                                         Nichon

     

                   Beyrouth, 1965. Mon premier vrai travail : prof de dessin dans une école primaire réservée aux fillettes de la haute société. Une école de sœurs, je précise.

          Laissant mon bébé de trois mois à la garde de ma belle-sœur, je vais donner mon cours. Tout se passe bien durant une demi-heure, quand soudain, une élève lève le doigt :

          — M’dame, pourquoi il est tout mouillé, votre chemisier ?

          Oh, zut, mes seins débordent ! C’est bientôt l’heure de la tétée...

          Ni une ni deux, j’explique aux petites filles l’allaitement maternel. Ce qui les passionne, et pour cause : ces pratiques sont proscrites, dans la bourgeoisie libanaise. Le téton, c’est bon pour les bonniches, les femmes de la montagne. Chez elles, on n’utilise que du lait en poudre made in U.S.A. 

          Au terme de l’exposé, les questions fusent. Une en particulier :

          — Pourquoi vous n’emmenez pas votre bébé avec vous ? Comme ça, vous pourriez le nourrir quand le lait « monte ». Et en plus, on le verrait.

          Cette proposition recueille tous les suffrages.

          — Tope-là ! m’écriai-je, ravie (car je déteste être éloignée de Frédéric). Et pendant qu’il tètera, vous ferez des croquis que vous apporterez à vos mamans. Je suis sûre que ça leur plaira !

          Très fière de mon idée, je m’empresse de la mettre exécution. Ma « leçon de vie » se déroule à merveille. Jamais mes élèves n’ont été aussi aussi attentives, aussi silencieuses. Chacune repart donc avec son dessin — dont certains, sans me vanter, sont de vraies réussites.

          Le lendemain, convocation de la directrice.

          «  Elle va me féliciter de mon sens pédagogique », me dis-je en moi-même.

          Point du tout : elle me passe un savon. Mon « exhibition » a fortement déplu aux parents d’élèves. Depuis la veille, les plaintes affluent.       

          — Quelle honte ! Quelle indécence ! vitupère la religieuse en brandissant quelques croquis, rapportés par les mères furibondes. Vous n’avez donc aucune pudeur, madame ?

          La gorge sèche, je tente de me justifier :

          — Mais, ma sœur, je n’ai rien fait de mal. En Belgique...

          — Nous ne sommes pas en Belgique ! Par votre comportement irresponsable, vous avez déshonoré cet établissement scolaire. Dorénavant, nous nous passerons de vos services.

          Elle me tend une enveloppe avec mon salaire.

          — Un conseil, achève-t-elle, tandis que je me dirige à pas lents vers la porte : si notre mentalité ne vous convient pas, retournez donc enseigner en Belgique !

          Voilà comment j’ai perdu mon emploi. Le premier d’une longue série...

         

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 27 Mars 2015 à 20:24
    Tororo

    "Notre cher pays, aimez-le ou quittez-le"... mondieumondieu...  mon petit doigt me dit qu'on doit entendre ça même en Patagonie... (soupir)

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